Voilà un livre dont on se dit qu’on ne l’offrirait pas à un ami dépressif , tant le diagnostic qu’il porte sur le monde est noir, tant il ne laisse place à aucun espoir assuré de voir la situation du monde changer, même à long terme. Il est à l’image des ouvrages d’H.Védrine , dont le passe-temps préféré, semble-t-il , est de nous ramener à la réalité, de nous contraindre à nous y tenir. Le style lui-même a la précision, la concision, la rigueur d’un diagnostic.
Le diagnostic ? « Jamais, depuis 1945, le monde n’a paru moins ordonné, plus chaotique et, de ce fait, plus inquiétant »(p28). Ce propos vient en contrepoint de la thèse du livre: la »communauté internationale » n’existe pas ( « celle dans laquelle tous les êtres humains se reconnaîtront pour former un jour une seule et vaste « humanité » solidaire.. » p79), et rien ne nous laisse espérer qu’elle va naître dans les prochaines années.
Bref , rien de réjouissant, mais qui a l’habitude de lire cet auteur ( ou de l’entendre à la télévision) devine toujours qu’il n’éprouve aucun plaisir à faire de tels diagnostics, qu’ils sont le résultat d’une analyse de l’état du monde , qui vise à détruire les illusions pour tenter de trouver dans la réalité elle-même des raisons- si minimes soient-elles- d’espérer.
Il faut attendre les derniers paragraphes du dernier chapitre pour trouver cette petite lueur d’espoir. H.Védrine y laisse entendre que la nécessité vitale de garder la terre habitable pourrait bien amener les êtres humains, bon an mal an, à vaincre tous les obstacles pour initier un processus irréversible « d’écologisation », véritable « mutation de l’humanité » qui prendra des décennies sans doute et qui devrait avoir des conséquences sur notre façon de considérer les Etats, sur la distinction des partis politiques en gauche et droite etc..
La fin du texte est en résonnance avec un évènement récent , la décision de Trump de sortir de la COP21. Je cite:
« La qualification d’Etats « voyous », utilisée par la Maison-Blanche contre les Etats de l’Axe du mal au temps de la rhétorique reaganienne ( Libye, Iran,Corée du Nord) pourrait resurgir, appliquée cette fois au comportement écologiquement voyou de tel ou tel Etat. Il en irait de même du « crime contre l’humanité ». Celui-ci pourrait être redéfini autrement, plus seulement comme l’action de commettre des crimes atroces contre des personnes ou des groupes représentant symboliquement toute l’humanité , mais comme ce qui met réellement en péril l’humanité toute entière, par exemple un pays qui refuserait pendant des années de réduire ses émissions de CO2( lesquelles seront bientôt mesurables depuis des satellites) ou laisserait s’effondrer la biodiversté « (p111)
Cette mutation ne saurait avoir lieu sans « la prise de conscience par les peuples eux-mêmes » de l’urgence écologique, et c’est leurs exigences mues par leur impatience , qui deviendra la force principale » (p116)
Les réactions d’innombrables américains-pas seulement- , de chefs d’Etat etc.. à la décision de Trump laissent penser que cette prise de conscience est de plus en plus grande, que nous sommes peut-être arrivés à ce moment historique où les peuples pourraient bien enfin comprendre qu’il leur faut se mobiliser davantage ou demander à leurs gouvernants de le faire. En tant que cosmopolite, je ne peux que me réjouir de ces réactions. Je pense que lentement s’impose cette idée que la Terre est à toutes et tous, qu’elle n’est la propriété de personne ( je pense au beau livre d’ Yves-Charles Zarka « L’inappropriabilité de la Terre », dont je parlerai un jour). Et je me réjouis du fait qu’Hubert Védrine insiste sur le rôle déterminant des peuples dans les transformations futures. Peuples, malheureusement, qui sont souvent les jouets des fantasmes de puissance de leurs dirigeants..
