Gisèle HALIMI

Pour toutes celles et ceux qui ne connaîtraient pas Gisèle Halimi, le plus simple est sans aucun doute de lire son dernier livre « Une farouche liberté ». Ils y trouveront une biographie co-écrite avec Annick Cojean , juste avant sa mort le 28 juillet 2020.

Le mot liberté est le fil conducteur de sa vie comme on pourra s’en assurer en lisant les livres qui ont jalonné sa vie. Farouche parce que l’affirmation de sa liberté ne s’est pas faite facilement , sans qu’il lui faille sans arrêt combattre contre celles ( et notamment sa mère, Fritna) et ceux qui ont toujours cherché , en lui rappelant qu’elle était une femme, qu’elle devait se plier aux diktats des hommes , aux lois du patriarcat ou à la stupidité des machos.

J’ai découvert Gisèle Halimi quand  en 1984 j’ai commencé à étudier les textes féministes à la Bibliothèque Marguerite DURAND, à l’époque, dans le Vème arrondissement de Paris . Gisèle Halimi partageait les idées d’un des courants du féminisme, celui qui avait trouvé dans le « Deuxième sexe » de Simone de Beauvoir  son texte théorique fondamental. Elle était soucieuse de travailler à l’égalité des droits  et contre les discriminations dont souffraient les femmes. Ses combats pour modifier la loi  sur l’avortement , sur le viol  ont marqué durablement la société française. Il y eut également la lutte  pour la reconnaissance de la torture pratiquée en Algérie par l’armée française et sa dénonciation.

Celles et ceux qui qui ne s’en tiendront pas à ce dernier livre découvriront que ses livres sont une autobiographie , la vie d’une femme , mariée, avec trois enfants , qui a  essayé de concilier , comme tant d’autres  , sa vie professionnelle et sa vie d’épouse , de mère, de grand-mère et celle de fille d’une mère qui ne l’a jamais aimée . J’ai lu avec beaucoup d’émotion son livre consacrée à sa relation avec sa petite-fille, « Histoire d’une passion «  et celui consacrée à sa relation à sa mère « Fritna ». J’attends de trouver rééditée son autobiographie « Le lait de l’oranger ».Bien évidemment  aucune et aucun féministe ne pourra faire l’impasse sur des ouvrages comme « La cause des femmes », « Avortement : une loi en procès » ou « Viol : le procès d’Aix en Provence »

 Le combat pour la liberté est un combat politique , comme nous aurons l’occasion de le montrer en  développant l’idée de citoyenneté.  Etre libre c’est agir , il n’y a  de liberté qu’en acte . La vie de Gisèle Halimi en est une parfaite illustration.

La femme, la vie, la liberté

De Leïla Mustapha et Marine de Tilly

Nous avons vu le film « 9 jours à Raqqa », Elisa (  SVE au CERS )et moi  en avant-première. Un film bouleversant sur une jeune femme kurde et syrienne Leïla Mustapha,  née à Rakka le 12 septembre 1988 ,et maire de Rakka, ancienne capitale de DAECH, ville qu’elle quittera  en janvier 2014 , pour échapper aux horreurs perpétrées dans la ville par les islamistes, et dans laquelle elle reviendra le 19 octobre 2017, 2 jours après la libération de la ville.

Le documentaire  a été réalisé par Xavier de Lauzanne, cinéaste  , avec la collaboration de Marine de Tilly , écrivaine et journaliste qui a accepté de l’accompagner dans la ville de Rakka pour rencontrer Leïla Mustapha.

« 9 jours  à Dakka » parce qu’au-delà, les vies auraient été en grand danger .

Pendant 9 jours , donc, Marine de Tilly rencontre à divers moments du jour ou de la nuit Leïla Mustapha. Le documentaire permet de faire connaissance avec cette jeune femme dont la vie est consacrée à la reconstruction de Raqqa et à la difficile tâche de créer une véritable démocratie, permettant à toutes les nationalités présentes de vivre ensemble.

Travail titanesque , hors-norme, incroyable et pourtant, oui, le film nous montre comment cette jeune femme  est parvenue à mettre en œuvre son programme de reconstruction de la ville et son programme politique.

Ce film est prolongé par l’écriture d’un livre , co-écrit- par Leïla Mustapha et Marine de Tilly .

Son titre «  La femme, la vie , le liberté »  (Jin, Jiyan, Azadi, » est le cri de ralliement des combattantes kurdes)

On ne résume pas un tel livre, bouleversant de bout en bout.On retrouve une actualité toujours très présente dans les mémoires, pour celle et ceux qui l’ont suivie. Le film nous a rappelé , à Elisa et moi,  les horreurs ( et heureusement , nous n’avons pas vu ce qu’a vu Leïla ) de l’enfer de Raqqa. Il faut simplement voir le film et lire le livre.

Mais, comme toujours, quand je lis de tels livres, je cherche à comprendre ce qui fait tenir debout des êtres humains qui ont vécu de telles horreurs et ont gardé intacte la foi qu’ils ont dans les hommes (  foi, dans le sens où ils ont gardé confiance en eux , conformément au sens étymologique). Il y a bien sûr une femme cultivée, qui a fait des études d’ingénierie ( ce pour quoi elle sera nommée maire).  Une femme qui a  vécu dans une famille aimante et pieuse.

Pieuse : il faut citer cette page où Leïla parle de sa foi :

«  Chaque jour , sous les menaces , chaque nuit sous les bombes , je ne pensais qu’à lui, Allah, le soleil ; les chacals avaient la force , le pouvoir et des armes, le peuple gémissait, les balles sifflaient , les corps souffraient ou périssaient , mais il nous restait la foi. Daesh ne l’avait pas . Pratiquer n’est pas croire . « L’âne peut aller à la Mecque , il n’en reviendra pas pèlerin » comme dit mon frère. Il ne suffit pas de faire les cinq prières par jour, il faut penser aux enfants , aux humains. Ces gens-là n’ont pas lu le Coran , ils le citent hors-contexte pour l’utiliser à leurs fins , mais comprennent-ils seulement ce qu’ils disent ? Ils  se croient maîtres de nos consciences  mais ils n ‘en ont pas. Quand ils gueulent en faisant la police à chaque carrefour , ils ressemblent à des veaux. S’ils avaient lu le Coran, ils ne verraient que  liberté et réconciliation là où ils ne cherchent que condamnations et punitions. S’ils avaient lu le Coran, ils ne sèmeraient pas le désordre sur la terre , ils ne prospéreraient pas sur nos cadavres , ils n’allumeraient pas le feu de la guerre. S’ils avaient  lu le Coran ils sauraient aussi que ce feu , Allah l’éteindrait. Non, nous ne serions pas condamnés pour leurs actes imbéciles. Daesh n’était qu’une éclipse comme il y en a eu tant dans l’histoire des hommes . Et aucune éclipse ne peut éradiquer la lumière du soleil..

………………………………….

Mon pays était-il damné ? Ne connaîtrions-nous désormais plus que l’oppression , la guerre et l’arbitraire ? Et moi, que faisais-je, que devais-je faire, qu’étais-je capable de faire ? Où et quelle était l’âme véritable de l’islam ? J’aurais pu mourir de questions . Alors je relisais  le Coran , mon refuge , et je ne tremblais plus. Je le relisais et je comprenais que la paix , plus que l’absence de guerre et de violence , était un état d’esprit. Que l’homme qui vivait en harmonie avec Dieu, avec lui-même, avec son prochain et avec la nature , celui-là était un vrai croyant. Que l’islam était un humanisme, et le Coran une lumière pour l’atteindre. Que pour lutter contre une nature obscène, il fallait faire germer une nature raffinée. Que quand les mauvaises herbes pullulaient dans un jardin, rien ne servait de les arracher ou de les brûler, cat elles étaient envahissantes , elles infectaient les autres plantes , et parvenaient toujours à se propager, même isolées dans un coin du jardin. Que la réponse était de planter d’autres arbres , aux racines solides , sur le même terrain, qui absorberaient toute l’eau, capteraient toute la lumière et donneraient des fruits. Que la bonté était implacable . Et qu’il ne suffisait pas de la lire, il fallait la convertir dans le réel, quel qu’il fût, même brutal, injuste , difficile.( 67/68)

Mais aussi une femme qui va découvrir quelle tâche l’attend quand elle entend le cri de ralliement des femmes combattantes kurdes :

« « La femme, la vie, la liberté ». Depuis que je l’avais entendu , ce slogan ne quittait plus mon esprit. J’avais toujours pensé que la liberté était trop grande pour se retrouver enfermée dans des formules. Mais celle-ci était immense , elle regardait loin, large, profond. C’était le cri de ralliement de la brigade féminine qui avait rejoint au mois d’avril l’Union de protection du peuple ( YPJ). Le premier bataillon exclusivement féminin du monde était kurde . Quelle percée. « La femme, la vie, la liberté ». Quelle fierté . A situation exceptionnellement douloureuse , initiative exceptionnellement belle et bonne. Alors même que l’idée qu’une femme puisse p,nser et décider n’était pas vraiment acquise, ces jeunes filles allaient prouver qu’elles pouvaient et qu’elles savaient se battre. A elles-mêmes sans doute, au premier chef. A leurs frères, à leurs pères , à leurs amis. Aux kurdes , aux arabes , aux Syriens. Et aux femmes du monde entier . « Se battre pour l’humanité  est un grand honneur pour nous, avait posté une amie qui venait de s’engager sur sa page Facebook. Nous avons commencé cette révolution pour tout le monde, et nous continuerons. Jusqu’à ce que toutes les femmes soient libres., nous continuerons le combat. » Si elle avait été devant moi , je l’aurais serrée dans mes bras. »

Après avoir souligné qu’elle n’avait rien fait auparavant , contre le régime, pour la révolution , elle continue :

«  Je m’enorgueillissais du courage des YPJ. Je ne songeais pas à faire comme elles, je n’avais jamais été sensibles à la grammaire militaire , je ne suis pas une combattante . Je n’étais alors pas une plus une militante : pas de carte , d’aucun parti. J’étais juste une femme , comme la moitié de l’humanité. Musulmane comme la majorité de mon pays, et kurde , comme une minorité d’entre eux. Une femme kurde dans l’enfer de la Syrie. Même aux heures les plus odieuses du régime, assombries par celles plus noires encore de la tyrannie islamique , j’avais toujours été convaincue qu’il n’y avait pas que la dictature contre le califat, les hommes contre les femmes, la majorité contre les minorités, les Kurdes contre les Arabes . Je croyais que même dans la pierre la plus dure, il y avait des fissures et que c’était par elles que la lumière pouvait et devait passer. Je ne parle pas là d’espoir ou d’espérance , je parle de réalité. Une démocratie était possible, ici, chez moi , maintenant. Aveuglée par leur lumière noire , étranglée par la peur , voilée jusqu’au bout des ongles , je n’arrivais plus à voir ni à penser. Tout était pourtant limpide. Ne pas attendre la fin du chaos . Faire sur le terrain civil ce que les filles des YPJ accomplissaient bientôt sur le terrain militaire ( notamment à Kobané) Ne me préoccuper ni d’argent, ni de pouvoir, ni d’amour, ni même de survie mais seulement de liberté . Regarder loin et voir au-delà des horizons raisonnables. Les YPJ avaient raison , c’était la femme la clé de cette révolution. Comme elles il fallait s’engager pour les protéger , les libérer » p71/72

Et enfin une femme qui va faire une rencontre qui va changer sa vie ,, celle d’Omar Allouche . avocat , homme d’affaire, originaire de Kobané.

Il avait voulu rester civil, n’avait pas combattu , n’avait pas été un cadre du parti.

« Lui-même aimait se désigner comme un simple « compagnon de route » du mouvement kurde , qui se battait pour une Syrie libre , multiconfessionnelle et multicommunautaire. Son grand combat , c’était l’union de tous les syriens , l’entente , voire l’amitié arabo-kurde : autant dire une folie , autant dire le salut ».

Il l’écoute , ils discutent, ils s’entendent :

« Pour la première fois depuis des mois je n’étais plus seule . J’avais trouvé un ami , un guide , un éclaireur . Je voulais m’engager , bâtir , ne pas mourir, je ne savais pas comment , par où commencer , avec qui : Omar allait me le dire. Il n’en savait pas plus que moi et que nous tous mais il croyait que vivre ici , maintenant  avait un sens , et qu’il n’était ni trop tôt  no trop tard. Il croyait que cette vie n’irait pas sans grands pardons, petites amnésies et forte volonté. Il croyait que la réalité ne naissait que dans les rêves et que les rêves résistaient à la mort. Il croyait que l’aventure la plus prodigieuse était notre propre vie et que cette vie était à notre taille. Il croyait que chacun de nous pouvait changer les choses , que chaque action , même insignifiante , faite avec respect et intelligence , faisait la grandeur d’un homme. Et il croyait en moi, petite Leïla. » p.117, 118.119

Omar Allouche sera assassiné. Le 15 mars 2018 . Pleurs , hurlements de douleur, insultes contre les assassins. Elle écrit « Il avait fait de moi une femme forte , confiante et solide , il avait cru en moi et sans lui, peut-être plus fort encore qu’avec lui , j’allais poursuivre la lutte » p204

Mais malgré ces trois raisons, il reste une sorte de mystère. Celui d’une force capable de résister à tous les assauts, à toutes les peurs, à toutes les menaces , à toutes les difficultés. Force capable de résister à la mort qui menace , toujours présente .

Une foi inébranlable en Dieu, en l’homme : pas celle d’un Erdogan, appelé « le tueur », celui qui rêve d’éradiquer de la planète les kurdes, dont la politique est à vous faire  haïr l’Islam ! Son contraire exact.

Et le rêve qu’une démocratie est possible  « sans aucune frontière mentale , physique , ethnique ou religieuse » 209

Les perroquets verts .

Sous-titré  « Chronique d’un chirurgien de guerre »             

Gino Strada est chirurgien . Il a fondé Emergency, une ONG , en 1994. Emergency travaille en association avec la Croix-Rouge

Le livre « Les perroquets verts » est constitué de courts chapitres , qui relatent , les interventions d’Emergency et la Croix-Rouge , en des lieux  qui ne sont jamais très éloignés des « champs » de bataille. Urgence : les blessés arrivent, en nombre plus ou moins grand, en des états très divers , qui rendent les opérations parfois inutiles, ou difficiles, ou échouant à maintenir la vie dans des corps très endommagés.

Les conditions des interventions sont le plus souvent très mauvaises là où il n’y a pas un hôpital-ce qui est le cas le plus souvent- pour accueillir les blessés . Le personnel médical ne dispose pas de tous les instruments, machines, moyens de transports , médicaments qui seraient nécessaires. Les bombes ne tombent pas loin parfois. On craint l’arrivée de combattants. .. Médecine de guerre, qui consiste à sauver , à réparer les dégâts des  guerres .. guerres qui continuent  de tuer , même lorsqu’elles sont finies : les terrains sont minés et des années après l’arrêt des conflits ils tuent , estropient, pas les combattants , mais, la plupart du temps  , les enfants et les femmes.

L’horreur est dans chaque chapitre, mais l’auteur est un chirurgien qui agit pour sauver des vies, réparer ces êtres , pas pour gémir , se plaindre, se livrer à des digressions philosophiques sur la méchanceté des hommes etc..  On trouve des descriptions précises des conditions d’intervention, de l’état des victimes. La narration des évènements va à l’essentiel . L’évocation des situations personnelles aussi.

Chaque chapitre de ce livre m’a bouleversé, révolté , désespéré, puisque toute cette horreur est toujours d’actualité. On massacre , on tue, on estropie .. et l’on soigne, ampute, appareille, assiste à la mort contre laquelle on ne peut rien.

Contraste saisissant d’une double humanité : celle qui s’acharne à tuer, celle qui s’acharne à maintenir en vie . Avec une totale absence de conclusion : les chapitres  pourront s’additionner, sans que jamais les choses laissent penser qu’elles pourraient s’améliorer 
Alors d’abord , pourquoi « les perroquets verts » ?

L’explication se trouve dans le chapitre huit .

Les perroquets verts sont des mines- jouets : dix centimètres , deux ailes au centre , un petit cylindre.

Elles sont larguées d’hélicoptère, les deux ailes leur permettent de mieux voler, de s’éparpiller un peu partout sur un territoire ;elles n’éclatent pas tout de suite mais lorsqu’on les manipule, ou on les piétine.

Ces mines sont lancées sur des villages et   , dit Gino Strada, il n’a jamais soigné une seule personne blessée ( mains arrachées etc..) qui ne fût pas un enfant .

« Des mines-jouets , étudiées pour mutiler les enfants «  ( pg 43)

De fabrication russe ( mais cela est accessoire car la Russie n’est pas la seule à produire des mines anti-personnelles)

G.Strada imagine

« .. un ingénieur efficace et créatif, assis à sa table de travail, dessinant des esquisses et créant la forme de cet PFM-1.Et puis un chimiste décidant des détails techniques du mécanisme du détonateur , et enfin séduit par le projet , et un politique qui l’approuve , et des ouvriers dans un atelier qui en produisent par milliers quotidiennement.

Ce ne sont malheureusement pas des fantômes , ce sont des êtres humains : ils ont un visage pareil au nôtre, une famille comme la nôtre, et des enfants. Et il est probable qu’ils les accompagnent le matin à l’école , qu’ils la prennent par la main lorsqu’ils traversent la rue, pour qu’ils ne courent aucun danger , et ils les avertissent de ne pas se laisser approcher par des étrangers , leur interdisent d’accepter des bonbons ou des jouets de la part d’inconnus..

Et puis ils se rendent au bureau , ils se remettent diligemment au travail afin de s’assurer que ces mines fonctionnent comme il faut , que d’autres enfants ne découvrent pas la supercherie , qu’ils en ramassent par poignées . Plus il y aura d’enfants mutilés, mieux encore, plus il y aura d’enfants aveugles , et plus l’ennemi souffrira , plus il sera terrorisé , plus il sera condamné à nourrir ces malheureux pour le reste de leurs jours . Plus il y aura d’enfants aveugles et mutilés , plus l’ennemi sera défait , puni, humilié .

Et tout cela se déroule chez nous , dans le monde civilisé , au milieu des banques et des gratte-ciel. » p 45/46

De ce passage il faut en rapprocher un autre ( avant-dernier chapitre).

On est à Sarajevo , où il y a une avenue appelée Sniper’s Road

« Le dernier arrivé est un petit garçon blond , touché en plein front par une balle. Le sang ne coule plus, il imprègne les cheveux , désormais coagulé et presque congelé par le sang  froid. Il jouait dans la neige , à moins d’un kilomètre de l’hôpital, il escaladait une petite éminence en tirant derrière lui une planche en bois avant de dévaler la pente en criant de joie sur une luge improvisée.

Un coup de feu , l’enfant est mort

…………………..

Il y a quelque chose dans la guerre du sniper qui fait davantage horreur que les bombes.

Dans la lunette du fusil il voit l’enfant blond très grand, comme s’il était là tout près de lui. Il peut le voir jouer , grimacer quand il se roule dans la neige fraÎche.

L’ennemi c’est lui, même s’il n’a pour seule arme que ce morceau de bois qu’il utilise comme une luge . La lunette du fusil ne cadre pas des armées menaçantes qui progressent , mais uniquement le visage d’un enfant, comme sur une photo d’identité . Il ne sait pas  , cet ennemi, qu’il est observé, il ne sait pas que son front se déplace lentement , jusqu’à occuper tout le centre du réticule , dans le viseur du sniper.

Et il sourit peut-être, à l’instant où l’autre appuie sur la détente. En anglais , the snipe, c’est la bécasse. Et le verbe to snipe signifie « tirer depuis une position à couvert », exactement comme on tire les bécasses. Mais comment faites-vous , si la bécasse vous sourit ? »

Une femme sniper est interrogée , une femme qui a tiré sur un enfant de six ans. Pourquoi ? Elle  répond :

« Dans vingt ans , il en aurait vingt-six », c’est la réponse que traduit l’interprète .

Le froid devient plus intense , c’est un froid intérieur »  p 204/205

Alors oui, la question se pose : pourquoi être ce chirurgien confronté à l’horreur  causée par les hommes ? et ce d’autant plus que ce chirurgien a femme et enfants.

« Le plus curieux c’est qu’au bout de dix ans je ne le sais pas encore avec précision.

……………………………………………………………

Ce métier me plaît , à telle enseigne que je ne parviens pas à m’en imaginer un autre susceptible de me plaire davantage . je pourrais même aller jusqu’à affirmer que je me divertis, si je ne courais pas le risque de paraître offensant à l’égard de tous ces malheureux qui sont concernés d’une manière ou d’autre par mon activité. Cela me plaît de me trouver fréquemment confronté à de nouvelles difficultés , à des problèmes inattendus, cela me plaît de travailler dans des conditions et des situations sans cesse différentes , souvent complexes et même périlleuses, mais toujours stimulantes.

Au fond , mais je ne voudrais pas que l’on se méprenne ou que l’on m ’accuse de snobisme , c’est un jeu. Au sens le plus vrai du terme . Comme les échecs ou le bridge. Une activité libre , sans conditionnement, sans buts secondaires  qui se pratique uniquement parce qu’on l’apprécie . Et parce que cela me plaît de gagner en général , tout comme cela me plaît dans mon métier . Démontrer que l’on peut agir , que l’on peut réussir quelque chose  d’utile même quand cela semble impossible , quand les portes paraissent fermées.

Accepter le défi ,se mesurer aux difficultés.

Mais il s’agit d’un défi singulier , pas tout à fait une tentation de rallier le pôle nord en auto -stop. Parce que ce défi concerne beaucoup de gens , parce qu’il y a beaucoup de vainqueurs, quand victoire il y a , et parce qu’il est important que ce jeu se poursuive , qu’une fois que la course terminée une autre s’engage.

Il est utile qu’il existe ce défi . Car sur les lieux des conflits armés où nous allons travailler il n’existe pas d’alternative »

Et l’auteur  relève que  tous ces gens qu’il va soigner n’ont pas ce droit élémentaire à être sopiné. 

Nous sentons-nous en paix avec nous-mêmes ? peut-être.

Mais j’en ai tant entendu , trop souvent, de ces censeurs qui pointent le doigt sur ceux qui font quelque chose « uniquement pour laver leur conscience , tout à fait indifférents au fait que la leur continue à puer à un kilomètre de distance, et qu’elle n’est plus lavée depuis des lustres .

Je reste dans l’idée qu’il vaut mieux qu’elle existe , cette petite goutte , car si elle n’était pas là , la situation serait plus grave , et pas seulement pour moi.

Tout se résume à cela .

Aucune liturgie , aucune rhétorique , pas de significations transcendantales et universelles . Elles ne servent à rien, sont sans commune mesure , et peuvent même être nocives .Cette activité doit rester un métier , j’irai jusqu’à dire qu’elle doit enfin commencer à devenir un métier , une profession. Le chirurgien de guerre assimilé au pompier , au vigile, au boulanger.

Car c’est seulement si cela devient un métier , un travail, une occupation permanente, que le chirurgien de guerre peut atteindre à la dignité , gagner en compétence , effectuer des interventions de qualité , agir en professionnel .

La chirurgie de guerre n’est pas un terrain d’aventure ou d’improvisation. En l’occurrence l’envie splendide et généreuse  d’être utile ne suffit pas pour l’être véritablement.

C’est un travail pénible que celui de chirurgien de guerre , un travail qui s’apprend sur le terrain jour après jour , en puisant toute son humilité pour écouter et toute sa disponibilité pour ne pas céder aux certitudes.

Mais pour moi c’est aussi un grand privilège. Je touche un salaire pour accomplir le métier le plus beau , celui que j’ai toujours rêvé de faire , même gratuitement ».  64-66

Dois-je le dire ?

Je partage totalement cette  façon de voir. Il y aura toujours celles et ceux qui déplorent la condition humaine, déplorent la méchanceté humaine, diabolise l’homme , font de beaux discours ,de grandes déclarations ( « plus jamais ça.. »)  en sirotant leur whisky .

Quand il y a un incendie , il est bon qu’il y ait des pompiers   . Cela n’empêche pas qu’il faille faire en sorte qu’il n’y ait pas d’incendies. En attendant il est bon d’avoir des pompiers. Bon d’avoir des personnes qui trouvent plaisir à éteindre des feux , à grimper des échelles etc..

Ira-t-on reprocher au pompier d’avoir plaisir d’éteindre un feu ? Cela ne signifie pas qu’il souhaite qu’il y ait des feux. Mais il fera d’autant mieux son métier qu’il l’aime.

Pour celles et ceux qui n’auraient pas compris les propos de G.Strada, qu’ils relisent les passages cités , attentivement ( = il vaut mieux qu’il y ait des chirurgiens de guerre que pas du tout) , et qu’ils lisent le livre. Pas de pathos : être efficace , se réjouir d’avoir sauvé une vie , même s’il faut la mener avec  des prothèses ( il faut ensuite travailler à fabriquer les prothèses etc. ), etc..

Le monde est loin d’être parfait . Il ne sert à rien de faire de grands discours, de déplorer, de gémir : simplement améliorer ce que l’on peut améliorer. Avec les moyens du bord. Comme on peut.

Une grande leçon de réalisme !

Et un grand merci à Elisa qui m’a offert ce livre . Elle saura que c’est elle !

Solidarité

Solidarité avec le peuple bièlorusse

Plus que jamais l’actualité nous montre que les peuples en ont assez de dirigeants  qui n’ont comme seule ambition que de garder le pouvoir , non pas pour faire le bonheur de leur peuple, mais empêcher que la société ne change, nier la citoyenneté, traiter le peuple en troupeau que l’on exploite  .

Disons-le , leurs dirigeants sont des délinquants  qui ne connaissent que des rapports de force, règnent pas la peur, la corruption. Ce n’est pas parce que l’on est le dirigeant d’un e Etat,que l’on est pour autant  différent d’un quelconque délinquant . B. Brecht dans « L’irrésistible ascension d’Umberto UI » avait à juste titre montré que là où certains voulaient voir des hommes politiques il n’y avait qu’ une bande de gangsters, plus pervers et corrompus les uns que les autres . 

Nous ne pouvons qu’admirer le courage des BIiélorusses ( pour ne parler que d’eux qui , depuis des semaines maintenant tiennent bon face à un pouvoir de plus en plus violent) qui , en évitant d’utiliser les armes du pouvoir, lui tiennent tête., au nom de la liberté , c’est-à-dire de ce qui non seulement définit l’être humain mais définit également le citoyen

Ils ne veulent pas le pouvoir, ils ne veulent rien d ‘autre qu’un pouvoir qui les respecte, respecte leur liberté, respecte leur citoyenneté.

Car  la citoyenneté n’existe pas en Biélorussie, elle est un mot vide de sens.

Je pense à La Boétie et à son livre sur le « Discours sur la servitude volontaire » : tant que les êtres humains acceptent d’être traités comme des esclaves, par lâcheté, par facilité, par habitude de servir, rien ne peut changer. Il faut à un moment  être prêt à risquer sa vie pour sa dignité.

Au fondement des révoltes et des révolutions il y a le refus de continuer d’être nié dans sa liberté, sa dignité.

Le peuple biélorusse montre qu’il  en est arrivé au moment où il a compris qu’il ne pouvait plus continuer d’être bafoué, nié dans ses droits fondamentaux.

Il a  compris que la citoyenneté était de nature éthique ; le citoyen est l’homme libre qui réclame qu’on le traite en tant que tel.

Quand on sait les violences que les biélorusses subissent on aimerait qu’il n’ait pas eu à les subir, on aimerait  aussi que d’autres peuples se lèvent pour lui exprimer  leur solidarité.

Ce que je déplore , ce n’est pas  la mollesse des politiques ou de l’UE-il y a une « alliance objective » entre les hommes politiques comme on sait – mais que les peuples n’aient pas encore trouvé la méthode pour  exprimer leur solidarité au(x) peuple(s) opprimé(s).  Car les changements viendront de la solidarité des peuples.

Solidarité avec Charlie Hebdo

Les terroristes qui ont tué nombre de journalistes travaillant à Charlie Hebdo ne sont guère différents d’un Loukachenko, Poutine, Orban, Erdogan , Xi jinping etc., c’est-à-dire de ces dirigeants politiques qui ne supportent les journalistes que lorsqu’ils leur tressent des couronnes ( pour ne pas utiliser de formules excessivement vulgaires mais qui diraient mieux ce qu’il en est de la réalité), et refusent la liberté d’expression.

On mesure l’importance de la liberté d’expression à la volonté des dirigeants politiques de la supprimer, de la réprimer, de la soumettre à toutes sortes de restrictions qui la rendent insignifiantes.

La liberté d’expression et la liberté de la presse permettent de constituer et de faire exister un espace public , une espace où l’on peut débattre, essayer des idées, les proposer à la réflexion. Ces libertés sont une des conditions essentielles de la démocratie. Museler la parole, faire taire la pensée font partie de l’arsenal répressif des dictatures .

Pour un dictateur la parole n’est acceptable que lorsqu’elle sert  ses projets.Elle  ne peut engendrer le dialogue, la discussion, elle est monologue, par nécessité.

Que pèse la parole d’un homme face à des dizaines de tanks, des policiers par centaines ou par milliers etc ? On serait  tenté de  dire « rien ». Alors pourquoi la faire taire et chercher à faire taire celui qui parle et dit ce qu’il pense ?Parce que la parole fait exister des pensées qui ne doivent pas exister en dehors de la tête de la personne qui parle , elle ne doit pas susciter la pensée chez d’autres,  elle ne doit pas être à l’origine d’un débat public possible. Les dictatures aiment le silence .Elles n’aiment que les hymnes à la gloire du dictateur, les slogans.  

Dans un texte rédigé par Svetlana Alexievitch, André Bastunets et Christophe Deloire ( Défendre la liberté de la presse en Biélorussie) Le Monde   du      10 septembre         on trouve cette citation de V.HUGO

  « Le principe de la liberté de la presse n’est pas moins essentiel, n’est pas moins sacré que le principe du suffrage universel.Ce sont  les deux côtés du  même fait.La liberté de la presse , à côté du suffrage universel, c’est la pensée de tous éclairant le gouvernement de tous  .Attenter à l’une c’est attenter à l’autre »

Peut-on dire mieux ?   

Dans un autre texte publié par Le Monde du 15 septembre c’est un texte signé par 69 personnalités  qui rend hommage au courage des journalistes de Charlie Hebdo ( « Nous disons à « Charlie Hbdo : merci pour votre courage qui nous grandit tous »), qui ont décidé de republier les caricatures  de Mahomet.

Merci « pour le courage , après le crime, de ne pas renoncer , c’est-à-dire de ne pas laisser assassiner aussi la flamme de la liberté de conscience , de création, et de désaccord ».

Enfin dans le Monde 24 septembre  on trouve la Lettre ouverte à nos concitoyens » publiée et signée par  plus d’une centaine de médias.

Elle rappelle , cette lettre, que la liberté d’expression est un droit fondamental et que seule la loi fixe ses limites .

Cette lettre prend acte d’un contexte de plus en plus dangereux pour toutes celles et tous ceux qui expriment leurs opinions.

Disons-le : la force aujourd’hui n’est plus au service du droit, elle s’en émancipe de plus en plus : ce que l’on croyait bien établi, les traités internationaux , sont rejetés au nom d’intérêts supérieurs ou sous prétexte que les traités sont rendus obsolètes par  l’évolution du monde.  Ces rejets unilatéraux témoignent d’un mépris du droit dont on peut craindre qu’il engendre progressivement un monde d’insécurité croissante.

Raison de plus pour se battre et mettre sa force et son courage au service du droit.

De l’interdépendance humaine à la nécessité d’une cosmopolitique

Texte inspiré par deux articles

On ne pouvait pas dire ( E.Letta) avec plus de force cette évidence: « l’interdépendance humaine ». Elle est à l’origine de ma « conversion » au cosmopolitisme. Puisque tout est lié, à tous les niveaux,il faut en tirer la conclusion qu’il nous faut tenir compte de cette situation, et attacher autant d’importance au lointain qu’au proche. Interdépendance signifie dépendance réciproque.

E.Letta considère que le coronavirus nous impose, non pas de retrouver cers vieux réflexes que sont le repli sur soi, la fermeture des frontières, la construction de nouveaux murs, l’installation de fils de fer barbelés-tous voués à l’échec- mais au contraire de trouver de nouveaux modes de coopération.

Et il souligne à juste titre que pendant les dix dernières années certains évènements avaient largement montré l’inanité de toutes les tentatives qui refusaient de prendre acte de cette interdépendance: les crises liées à l’accueil des immigrés, le changement climatique, le terrorisme.

L’interdépendance est donc le nouveau  » principe de réalité », qui « finira par s’imposer ».

On ne peut que souscrire à ces affirmations, en soulignant toutefois que si l’interdépendance a fini par crever les yeux, elle existait depuis bien longtemps,La globalisation/mondialisation ne date pas des dix dernières années.

La seule solution viable est une cosmopolitique . Il ‘sagit bien d’une politqiue à l’échelle du monde, qui n’impose pas que l’on supprime les Etats, mais que l’on repense l’Etat et la citoyenneté.

Une cosmopolitqiue , c’est ce que P.Descola souhaite . Cet anthropologue bien connu pour son ouvrage « Par-delà la nature et la culture », nous invite à prendre le mot au pied de la lettre , comme politique du cosmos:

« Une politique de la Terre entendue comme une maison commune dont l’usage n’est plus réservé aux seuls humains »

Cette politique du cosmos , il la voit déjà à l’ oeuvre dans le fait que plusieurs pays ont donné une personnalité juriduqe à des milieux de vie- montagne, bassins-versants, terroirs- ce qui les rend « capables de faire valoir leurs intérêts propres par le biais de mandataires dont le bien-être dépend de celui de leur manadant »

Dans l’immédiat on constate malheureusement que l’avenir- s’il n’est pas écrit- n’annonce aucune révolution majeure dans le sens de ce cosmopolitisme. Le nationalisme maladif de certaines grandes puissances- nationalisme qui n’est pas le fait des populations mais celui de chefs d’Etat , de dictateurs qui, comme tous les dictateurs ne s’intéressent pas à la vie des individus dont ils ont la charge , mais sont victimes de leur fantasme de toute-puissance – reste sans doute l’obstacle le plus difficile à surmonter ( il faudra une fois pour toutes se convaincre que les chefs d’Etat ne sont que des hommes du « commun » , à ceci près qu’ils ont réussi à se donner les moyens de réaliser leurs fantasmes infantiles. )