Sur la quatrième de couverture il est écrit
« Grégoire Fraty a 32 ans, il vit en Normandie et travaille dans la formation professionnelle. Il est l’un des 150 citoyens qui ont participé à la Convention Citoyenne pour le Climat entre 2019 et 2021 »
Disons-le d’emblée : j’ignore si d’autres livres ont été écrits par des participants à la Convention, si d’autres seront écrits , mais celui-ci me convaint qu’il serait souhaitable que l’on disposât d’autres témoignages . Pourquoi ? Parce que l’expérience que relate Grégoire Fraty , dans un style accessible à tous , limpide et vivant, est d’une telle richesse que l’on souhaiterait que sa richesse s’accroisse des témoignages de toutes celles et de tous ceux qui ont accepté de participer à cette Convention .
Il n’est pas dans mon intention de résumer cet ouvrage Je l’ai lu pour la raison suivante : je travaille sur la notion de citoyenneté dans le cadre d’une réflexion sur le cosmopolitisme , sur la citoyenneté cosmopolite , sa possibilité , et sur la citoyenneté tout court . Ma réflexion se nourrit des ouvrages d’Etienne TASSIN dont la pensée s’est construite dans un dialogue ininterrompu avec l’œuvre d’H.Arendt Je travaille , à l’heure actuelle, à en tirer la « substantifique moëlle ». Et je tenais à mettre à l’épreuve certaines idées développées par Etienne TASSIN.
Avant de formuler quelques idées en rapport avec ce thème de la citoyenneté, quelques remarques.
C’est un livre qu’il faut lire parce qu’une telle expérience de la citoyenneté , sur un sujet d’une telle importance, dans les conditions d’organisation décrites, les moyens mis à disposition des 150 citoyens , n’a sans doute jamais eu lieu , ou, si de telles expériences ont pu exister , elles ont été rares . Je n’ignore pas que des municipalités ont cherché à développer la démocratie participative- expériences qui mériteraient d’être plus connues (voir entre autres « Le coup d’état citoyen » d’E LEWWIS et R.SLITINE) -mais il s’agit principalement d’une participation citoyenne portant sur des sujets limités dans leur extension géographique . Ici il s’agit d’une Convention où les participants doivent réfléchir sur des thèmes dans l’optique de faire des propositions qui concernent la France , et non pas telle ou telle municipalité , éventuellement telle ou telle région . Le citoyen est invité à se « mettre à la place » des ministres ou du chef de l’Etat
C’est une expérience de longue durée (octobre 2019 à février 2021)qui nous est relatée, qui a demandé à des gens ordinaires (le livre expose la façon dont a été constitué ce groupe de 150 citoyens) , volontaires, de consacrer beaucoup de temps, d’énergie , de patience etc ..à ce travail , de changer leur vie quotidienne, leur vie familiale , bref de s’investir dans une aventure risquée , dans le sens où elle pouvait n’avoir aucune réelle importance au plan politique , n’être , au fond, qu’une ruse de plus du pouvoir pour se sortir d’une mauvaise passe.
Dans cette histoire on trouvera tout ce que l’on pouvait s’attendre à trouver quand des gens qui ne se connaissent pas , de métiers, compétences, opinions politiques âges ..différents sont amenés à travailler ensemble. Bien que chacune et chacun aient choisi de faire partie de ce groupe, les motivations ne sont pas les mêmes, les personnalités non plus.
On apprendra également que ces 150 citoyennes/citoyens ont rencontré d’innombrables experts, quelques hommes et femmes politiques , des personnalités médiatiques etc..
Bref on trouvera de quoi se faire une idée précise de ce que fut cette Convention.
Mais , comme je l’ai dit plus haut , je n’ai pas lu ce livre avec le seul souci d’en savoir plus sur cette Convention que ce que j’en avais appris par les journaux. Je voulais confronter le récit avec des analyses philosophiques sur la citoyenneté , la politique , le pouvoir etc…
La première réflexion que j’ai été amené à me faire est que la composition de ce groupe était une assez bonne illustration de ce que H.Arendt appelle la pluralité , qu’elle considère comme ce qui définit la condition politique des êtres humains. Ce concept qu’il ne faut pas confondre avec celui de multiplicité , est au fondement même de toute sa réflexion sur la condition de l’être humain et il résulte de son analyse des systèmes totalitaires . Je le développerai ailleurs.
La seconde réflexion concerne l’usage que fait G. Fraty du terme politique . Il ne se considère pas comme faisant de la politique , il parle de certains conventionnels qui ont décidé de se lancer dans la politique , d’autres dans l’associatif etc. . En d’autres termes il ne considère pas qu’il a fait de la politique , parce que pour lui la politique concerne des « professionnels » de la politique , les gens au « pouvoir », les députés, maires , etc etc.. Qu’a-t-il donc fait ?Qu’ont-ils donc fait ?
Que fait un citoyen quand, avec d’autres , il parle pour agir , parle de ce qui concerne l’intérêt commun, pour agir pour ce qu’on appelle communément le « bien commun » ?
La démocratie représentative a tellement dépossédé le citoyen « lambda » ( dixit G . Fraty), que ce citoyen , lorsqu’il n’est jamais autant citoyen que lorsqu’il pense à ce qui concerne l’ensemble des français , juge qu’il ne fait pas de la politique .
C’est précisément cette idée qu’Etienne TASSIN, avec H.Arendt rejette . La parole et l’action orientées dans le sens de l’intérêt commun, dans le sens du « commun », c’est précisément ça , faire de la politique et non pas lutter pour s’emparer du pouvoir . Car le pouvoir se trouve du côté de la pluralité dès lors où cette pluralité agit et parle . Le pouvoir est du côté de « l’agir pluriel »
Le concept de « politique » est à tel point dévoyé que même une personne faisant , pour une fois, vraiment , de la politique , ne voit pas qu’elle en fait.
Et le livre permet de se faire une idée de cette fausse conception de la politique , largement défendue par des femmes ou hommes politiques .Au hasard des rencontres avec des femmes et hommes politiques, on apprend que bien des femmes ou hommes politiques dénigrent la Convention . Incompétence et illégitimité sont deux idées qui reviennent.
Or les 150 ont pu rencontrer des dizaines et des dizaines d’experts, de très hauts niveaux , ce qui, comme le dit G. Fratry , a fait d’elles et d’eux des gens bien supérieurs en compétence à nombre de « politiques » . Illégitimité ? Oui ils ne sont pas élus , mais est-ce que l’élection est le fondement de la légitimité ? G.Fratry n’interroge pas cette notion , mais qui lira son livre comprendra que l’élection , qu’il ne remet pas en cause, est bien loin de suffire à faire que le pouvoir d’un individu soit légitime.
En réalité on découvre que la démocratie représentative a perverti l’esprit même de la démocratie et que , pour beaucoup de « politiques » la souveraineté du peuple est une aimable plaisanterie . Le peuple , c’est eux.
Mais ce qui m’a le plus touché , sans aucun doute , c’est cette idée , largement développée dans la fin du livre , que cette expérience avait profondément changé les 150 au point qu’ils se sont retrouvés au sein d’une association « les150.fr », pour prolonger leur expérience , c’est-à-dire continuer à faire vivre cette nouvelle vie qu’ils avaient expérimentée.
La conclusion commence par cette petite phrase :
« Je sors de cet exercice transformé .
Je ne suis plus le citoyen lambda tiré au sort il y a un an. Je suis quelqu’un d’averti, qui maîtrise les enjeux climatiques , la démocratie participative, les médias, le monde de la politique, le poids des lobbys et l’investissement citoyen. L’année écoulée m’aura permis de grandir , d’évoluer , de changer.
Je porte quelque chose de différent aujourd’hui, des convictions, des ambitions , des valeurs. Je maîtrise la question climatique , car j’ai des connaissances sur le sujet et que j’ai pu me forger un avis. Je sais ce que je pense et pourquoi je le pense »
Bien d’autres passages vont dans le même sens.
Dans le livre d’Etienne TASSIN « Pour quoi agissons-nous ? » nous trouvons en introduction ces phrases qui font écho , d’une façon évidente à ce qu’écrit G.Fraty :
« Avant d’être une vie militante, la vie politique est une vie d’engagements ordinaires et collectifs . Ces engagements n’ont nul besoin d’être entiers, constants , héroïques : ils ne sont pas réservés aux glorieux combattants de la liberté, de l’égalité ou de la justice. On n’est pas citoyen par vocation : on l’est, le plus souvent , par occasion. Il arrive un jour par hasard que nous agissons pour telle cause en telles circonstances avec tels autres pour des raisons inattendues, et cela suffit à faire de nous un citoyen – ce jour-là.
Appelons citoyenneté non pas la mobilisation permanente d’une vie entièrement investie dans la chose publique par une dévotion militante, pas non plus cette abstraction juridique qui m’autorise à déposer ma voix dans une urne et à me désintéresser d’elle pendant les cinq années qui suivent , mais, entre les deux, le titre virtuel et fragile que j’acquiers pour avoir agi ici et maintenant avec d’autres en un combat aléatoire et souvent vain, mais honorable et aux enjeux communs, qui m’a fait naître à moi-même et aux autres d’une manière imprévisible et m’a donné , un moment, parfois très court, une vie dévouée à autre chose qu’à elle-même.
En ces moments d’action plurielle où à l’effervescence d’un combat partagé se mêlent les tracas de l’intendance , les manœuvres jouées ou subies, les tentatives d’organisation et les déboires de la division, les efforts qu’on fait pour convaincre et ceux qu’on fait pour se plier, de courtes joies intenses et de longues heures inoubliables , on a éprouvé quelque chose comme une égalité de statut et de conditions avec les autres acteurs , comme une liberté gagnée dans l’adversité , comme une singularité d’être , forgée au contact de celles et de ceux qui, comme nous , se distinguaient d’eux-mêmes et des autres. On a éprouvé une solidarité de combat , aussi convenues qu’aient été nos affaires. Et ce fut pour nous comme autant de secondes naissances : de chacun de nous, de notre communauté active, de notre monde ainsi composé des tensions et des luttes partagées.
Il a fallu pour cela que nous agissions, que nous agissions ensemble , même au sein de conflits pénibles ; que nous soyons pour ainsi dire communément portés par cette action plutôt que porteur d’elle .En retour nous avons appris d’elle qui nous sommes ou qui nous pouvions être , ne serait-ce qu’en de précaires instants , chacun et ensemble. Là nous sûmes quel pourrait être notre monde(…..)
En réalité , c’est le monde quotidien, celui de chacun et de tous, mais soudainement vu autrement , selon d’autres solidarités , car ce monde né de nos actions reste enté sur celui de nos vies ordinaires : il est simplement enrichi , plus dense, plus signifiant , plus beau. Et plus humain. Il a acquis un sens spécial , celui que confère l’agir ensemble d’une pluralité d’acteurs qui se découvrent égaux et libres en cette occasion » ( pages 5 et 6 )
