Gisèle HALIMI

Pour toutes celles et ceux qui ne connaîtraient pas Gisèle Halimi, le plus simple est sans aucun doute de lire son dernier livre « Une farouche liberté ». Ils y trouveront une biographie co-écrite avec Annick Cojean , juste avant sa mort le 28 juillet 2020.

Le mot liberté est le fil conducteur de sa vie comme on pourra s’en assurer en lisant les livres qui ont jalonné sa vie. Farouche parce que l’affirmation de sa liberté ne s’est pas faite facilement , sans qu’il lui faille sans arrêt combattre contre celles ( et notamment sa mère, Fritna) et ceux qui ont toujours cherché , en lui rappelant qu’elle était une femme, qu’elle devait se plier aux diktats des hommes , aux lois du patriarcat ou à la stupidité des machos.

J’ai découvert Gisèle Halimi quand  en 1984 j’ai commencé à étudier les textes féministes à la Bibliothèque Marguerite DURAND, à l’époque, dans le Vème arrondissement de Paris . Gisèle Halimi partageait les idées d’un des courants du féminisme, celui qui avait trouvé dans le « Deuxième sexe » de Simone de Beauvoir  son texte théorique fondamental. Elle était soucieuse de travailler à l’égalité des droits  et contre les discriminations dont souffraient les femmes. Ses combats pour modifier la loi  sur l’avortement , sur le viol  ont marqué durablement la société française. Il y eut également la lutte  pour la reconnaissance de la torture pratiquée en Algérie par l’armée française et sa dénonciation.

Celles et ceux qui qui ne s’en tiendront pas à ce dernier livre découvriront que ses livres sont une autobiographie , la vie d’une femme , mariée, avec trois enfants , qui a  essayé de concilier , comme tant d’autres  , sa vie professionnelle et sa vie d’épouse , de mère, de grand-mère et celle de fille d’une mère qui ne l’a jamais aimée . J’ai lu avec beaucoup d’émotion son livre consacrée à sa relation avec sa petite-fille, « Histoire d’une passion «  et celui consacrée à sa relation à sa mère « Fritna ». J’attends de trouver rééditée son autobiographie « Le lait de l’oranger ».Bien évidemment  aucune et aucun féministe ne pourra faire l’impasse sur des ouvrages comme « La cause des femmes », « Avortement : une loi en procès » ou « Viol : le procès d’Aix en Provence »

 Le combat pour la liberté est un combat politique , comme nous aurons l’occasion de le montrer en  développant l’idée de citoyenneté.  Etre libre c’est agir , il n’y a  de liberté qu’en acte . La vie de Gisèle Halimi en est une parfaite illustration.

La femme, la vie, la liberté

De Leïla Mustapha et Marine de Tilly

Nous avons vu le film « 9 jours à Raqqa », Elisa (  SVE au CERS )et moi  en avant-première. Un film bouleversant sur une jeune femme kurde et syrienne Leïla Mustapha,  née à Rakka le 12 septembre 1988 ,et maire de Rakka, ancienne capitale de DAECH, ville qu’elle quittera  en janvier 2014 , pour échapper aux horreurs perpétrées dans la ville par les islamistes, et dans laquelle elle reviendra le 19 octobre 2017, 2 jours après la libération de la ville.

Le documentaire  a été réalisé par Xavier de Lauzanne, cinéaste  , avec la collaboration de Marine de Tilly , écrivaine et journaliste qui a accepté de l’accompagner dans la ville de Rakka pour rencontrer Leïla Mustapha.

« 9 jours  à Dakka » parce qu’au-delà, les vies auraient été en grand danger .

Pendant 9 jours , donc, Marine de Tilly rencontre à divers moments du jour ou de la nuit Leïla Mustapha. Le documentaire permet de faire connaissance avec cette jeune femme dont la vie est consacrée à la reconstruction de Raqqa et à la difficile tâche de créer une véritable démocratie, permettant à toutes les nationalités présentes de vivre ensemble.

Travail titanesque , hors-norme, incroyable et pourtant, oui, le film nous montre comment cette jeune femme  est parvenue à mettre en œuvre son programme de reconstruction de la ville et son programme politique.

Ce film est prolongé par l’écriture d’un livre , co-écrit- par Leïla Mustapha et Marine de Tilly .

Son titre «  La femme, la vie , le liberté »  (Jin, Jiyan, Azadi, » est le cri de ralliement des combattantes kurdes)

On ne résume pas un tel livre, bouleversant de bout en bout.On retrouve une actualité toujours très présente dans les mémoires, pour celle et ceux qui l’ont suivie. Le film nous a rappelé , à Elisa et moi,  les horreurs ( et heureusement , nous n’avons pas vu ce qu’a vu Leïla ) de l’enfer de Raqqa. Il faut simplement voir le film et lire le livre.

Mais, comme toujours, quand je lis de tels livres, je cherche à comprendre ce qui fait tenir debout des êtres humains qui ont vécu de telles horreurs et ont gardé intacte la foi qu’ils ont dans les hommes (  foi, dans le sens où ils ont gardé confiance en eux , conformément au sens étymologique). Il y a bien sûr une femme cultivée, qui a fait des études d’ingénierie ( ce pour quoi elle sera nommée maire).  Une femme qui a  vécu dans une famille aimante et pieuse.

Pieuse : il faut citer cette page où Leïla parle de sa foi :

«  Chaque jour , sous les menaces , chaque nuit sous les bombes , je ne pensais qu’à lui, Allah, le soleil ; les chacals avaient la force , le pouvoir et des armes, le peuple gémissait, les balles sifflaient , les corps souffraient ou périssaient , mais il nous restait la foi. Daesh ne l’avait pas . Pratiquer n’est pas croire . « L’âne peut aller à la Mecque , il n’en reviendra pas pèlerin » comme dit mon frère. Il ne suffit pas de faire les cinq prières par jour, il faut penser aux enfants , aux humains. Ces gens-là n’ont pas lu le Coran , ils le citent hors-contexte pour l’utiliser à leurs fins , mais comprennent-ils seulement ce qu’ils disent ? Ils  se croient maîtres de nos consciences  mais ils n ‘en ont pas. Quand ils gueulent en faisant la police à chaque carrefour , ils ressemblent à des veaux. S’ils avaient lu le Coran, ils ne verraient que  liberté et réconciliation là où ils ne cherchent que condamnations et punitions. S’ils avaient lu le Coran, ils ne sèmeraient pas le désordre sur la terre , ils ne prospéreraient pas sur nos cadavres , ils n’allumeraient pas le feu de la guerre. S’ils avaient  lu le Coran ils sauraient aussi que ce feu , Allah l’éteindrait. Non, nous ne serions pas condamnés pour leurs actes imbéciles. Daesh n’était qu’une éclipse comme il y en a eu tant dans l’histoire des hommes . Et aucune éclipse ne peut éradiquer la lumière du soleil..

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Mon pays était-il damné ? Ne connaîtrions-nous désormais plus que l’oppression , la guerre et l’arbitraire ? Et moi, que faisais-je, que devais-je faire, qu’étais-je capable de faire ? Où et quelle était l’âme véritable de l’islam ? J’aurais pu mourir de questions . Alors je relisais  le Coran , mon refuge , et je ne tremblais plus. Je le relisais et je comprenais que la paix , plus que l’absence de guerre et de violence , était un état d’esprit. Que l’homme qui vivait en harmonie avec Dieu, avec lui-même, avec son prochain et avec la nature , celui-là était un vrai croyant. Que l’islam était un humanisme, et le Coran une lumière pour l’atteindre. Que pour lutter contre une nature obscène, il fallait faire germer une nature raffinée. Que quand les mauvaises herbes pullulaient dans un jardin, rien ne servait de les arracher ou de les brûler, cat elles étaient envahissantes , elles infectaient les autres plantes , et parvenaient toujours à se propager, même isolées dans un coin du jardin. Que la réponse était de planter d’autres arbres , aux racines solides , sur le même terrain, qui absorberaient toute l’eau, capteraient toute la lumière et donneraient des fruits. Que la bonté était implacable . Et qu’il ne suffisait pas de la lire, il fallait la convertir dans le réel, quel qu’il fût, même brutal, injuste , difficile.( 67/68)

Mais aussi une femme qui va découvrir quelle tâche l’attend quand elle entend le cri de ralliement des femmes combattantes kurdes :

« « La femme, la vie, la liberté ». Depuis que je l’avais entendu , ce slogan ne quittait plus mon esprit. J’avais toujours pensé que la liberté était trop grande pour se retrouver enfermée dans des formules. Mais celle-ci était immense , elle regardait loin, large, profond. C’était le cri de ralliement de la brigade féminine qui avait rejoint au mois d’avril l’Union de protection du peuple ( YPJ). Le premier bataillon exclusivement féminin du monde était kurde . Quelle percée. « La femme, la vie, la liberté ». Quelle fierté . A situation exceptionnellement douloureuse , initiative exceptionnellement belle et bonne. Alors même que l’idée qu’une femme puisse p,nser et décider n’était pas vraiment acquise, ces jeunes filles allaient prouver qu’elles pouvaient et qu’elles savaient se battre. A elles-mêmes sans doute, au premier chef. A leurs frères, à leurs pères , à leurs amis. Aux kurdes , aux arabes , aux Syriens. Et aux femmes du monde entier . « Se battre pour l’humanité  est un grand honneur pour nous, avait posté une amie qui venait de s’engager sur sa page Facebook. Nous avons commencé cette révolution pour tout le monde, et nous continuerons. Jusqu’à ce que toutes les femmes soient libres., nous continuerons le combat. » Si elle avait été devant moi , je l’aurais serrée dans mes bras. »

Après avoir souligné qu’elle n’avait rien fait auparavant , contre le régime, pour la révolution , elle continue :

«  Je m’enorgueillissais du courage des YPJ. Je ne songeais pas à faire comme elles, je n’avais jamais été sensibles à la grammaire militaire , je ne suis pas une combattante . Je n’étais alors pas une plus une militante : pas de carte , d’aucun parti. J’étais juste une femme , comme la moitié de l’humanité. Musulmane comme la majorité de mon pays, et kurde , comme une minorité d’entre eux. Une femme kurde dans l’enfer de la Syrie. Même aux heures les plus odieuses du régime, assombries par celles plus noires encore de la tyrannie islamique , j’avais toujours été convaincue qu’il n’y avait pas que la dictature contre le califat, les hommes contre les femmes, la majorité contre les minorités, les Kurdes contre les Arabes . Je croyais que même dans la pierre la plus dure, il y avait des fissures et que c’était par elles que la lumière pouvait et devait passer. Je ne parle pas là d’espoir ou d’espérance , je parle de réalité. Une démocratie était possible, ici, chez moi , maintenant. Aveuglée par leur lumière noire , étranglée par la peur , voilée jusqu’au bout des ongles , je n’arrivais plus à voir ni à penser. Tout était pourtant limpide. Ne pas attendre la fin du chaos . Faire sur le terrain civil ce que les filles des YPJ accomplissaient bientôt sur le terrain militaire ( notamment à Kobané) Ne me préoccuper ni d’argent, ni de pouvoir, ni d’amour, ni même de survie mais seulement de liberté . Regarder loin et voir au-delà des horizons raisonnables. Les YPJ avaient raison , c’était la femme la clé de cette révolution. Comme elles il fallait s’engager pour les protéger , les libérer » p71/72

Et enfin une femme qui va faire une rencontre qui va changer sa vie ,, celle d’Omar Allouche . avocat , homme d’affaire, originaire de Kobané.

Il avait voulu rester civil, n’avait pas combattu , n’avait pas été un cadre du parti.

« Lui-même aimait se désigner comme un simple « compagnon de route » du mouvement kurde , qui se battait pour une Syrie libre , multiconfessionnelle et multicommunautaire. Son grand combat , c’était l’union de tous les syriens , l’entente , voire l’amitié arabo-kurde : autant dire une folie , autant dire le salut ».

Il l’écoute , ils discutent, ils s’entendent :

« Pour la première fois depuis des mois je n’étais plus seule . J’avais trouvé un ami , un guide , un éclaireur . Je voulais m’engager , bâtir , ne pas mourir, je ne savais pas comment , par où commencer , avec qui : Omar allait me le dire. Il n’en savait pas plus que moi et que nous tous mais il croyait que vivre ici , maintenant  avait un sens , et qu’il n’était ni trop tôt  no trop tard. Il croyait que cette vie n’irait pas sans grands pardons, petites amnésies et forte volonté. Il croyait que la réalité ne naissait que dans les rêves et que les rêves résistaient à la mort. Il croyait que l’aventure la plus prodigieuse était notre propre vie et que cette vie était à notre taille. Il croyait que chacun de nous pouvait changer les choses , que chaque action , même insignifiante , faite avec respect et intelligence , faisait la grandeur d’un homme. Et il croyait en moi, petite Leïla. » p.117, 118.119

Omar Allouche sera assassiné. Le 15 mars 2018 . Pleurs , hurlements de douleur, insultes contre les assassins. Elle écrit « Il avait fait de moi une femme forte , confiante et solide , il avait cru en moi et sans lui, peut-être plus fort encore qu’avec lui , j’allais poursuivre la lutte » p204

Mais malgré ces trois raisons, il reste une sorte de mystère. Celui d’une force capable de résister à tous les assauts, à toutes les peurs, à toutes les menaces , à toutes les difficultés. Force capable de résister à la mort qui menace , toujours présente .

Une foi inébranlable en Dieu, en l’homme : pas celle d’un Erdogan, appelé « le tueur », celui qui rêve d’éradiquer de la planète les kurdes, dont la politique est à vous faire  haïr l’Islam ! Son contraire exact.

Et le rêve qu’une démocratie est possible  « sans aucune frontière mentale , physique , ethnique ou religieuse » 209

Les perroquets verts .

Sous-titré  « Chronique d’un chirurgien de guerre »             

Gino Strada est chirurgien . Il a fondé Emergency, une ONG , en 1994. Emergency travaille en association avec la Croix-Rouge

Le livre « Les perroquets verts » est constitué de courts chapitres , qui relatent , les interventions d’Emergency et la Croix-Rouge , en des lieux  qui ne sont jamais très éloignés des « champs » de bataille. Urgence : les blessés arrivent, en nombre plus ou moins grand, en des états très divers , qui rendent les opérations parfois inutiles, ou difficiles, ou échouant à maintenir la vie dans des corps très endommagés.

Les conditions des interventions sont le plus souvent très mauvaises là où il n’y a pas un hôpital-ce qui est le cas le plus souvent- pour accueillir les blessés . Le personnel médical ne dispose pas de tous les instruments, machines, moyens de transports , médicaments qui seraient nécessaires. Les bombes ne tombent pas loin parfois. On craint l’arrivée de combattants. .. Médecine de guerre, qui consiste à sauver , à réparer les dégâts des  guerres .. guerres qui continuent  de tuer , même lorsqu’elles sont finies : les terrains sont minés et des années après l’arrêt des conflits ils tuent , estropient, pas les combattants , mais, la plupart du temps  , les enfants et les femmes.

L’horreur est dans chaque chapitre, mais l’auteur est un chirurgien qui agit pour sauver des vies, réparer ces êtres , pas pour gémir , se plaindre, se livrer à des digressions philosophiques sur la méchanceté des hommes etc..  On trouve des descriptions précises des conditions d’intervention, de l’état des victimes. La narration des évènements va à l’essentiel . L’évocation des situations personnelles aussi.

Chaque chapitre de ce livre m’a bouleversé, révolté , désespéré, puisque toute cette horreur est toujours d’actualité. On massacre , on tue, on estropie .. et l’on soigne, ampute, appareille, assiste à la mort contre laquelle on ne peut rien.

Contraste saisissant d’une double humanité : celle qui s’acharne à tuer, celle qui s’acharne à maintenir en vie . Avec une totale absence de conclusion : les chapitres  pourront s’additionner, sans que jamais les choses laissent penser qu’elles pourraient s’améliorer 
Alors d’abord , pourquoi « les perroquets verts » ?

L’explication se trouve dans le chapitre huit .

Les perroquets verts sont des mines- jouets : dix centimètres , deux ailes au centre , un petit cylindre.

Elles sont larguées d’hélicoptère, les deux ailes leur permettent de mieux voler, de s’éparpiller un peu partout sur un territoire ;elles n’éclatent pas tout de suite mais lorsqu’on les manipule, ou on les piétine.

Ces mines sont lancées sur des villages et   , dit Gino Strada, il n’a jamais soigné une seule personne blessée ( mains arrachées etc..) qui ne fût pas un enfant .

« Des mines-jouets , étudiées pour mutiler les enfants «  ( pg 43)

De fabrication russe ( mais cela est accessoire car la Russie n’est pas la seule à produire des mines anti-personnelles)

G.Strada imagine

« .. un ingénieur efficace et créatif, assis à sa table de travail, dessinant des esquisses et créant la forme de cet PFM-1.Et puis un chimiste décidant des détails techniques du mécanisme du détonateur , et enfin séduit par le projet , et un politique qui l’approuve , et des ouvriers dans un atelier qui en produisent par milliers quotidiennement.

Ce ne sont malheureusement pas des fantômes , ce sont des êtres humains : ils ont un visage pareil au nôtre, une famille comme la nôtre, et des enfants. Et il est probable qu’ils les accompagnent le matin à l’école , qu’ils la prennent par la main lorsqu’ils traversent la rue, pour qu’ils ne courent aucun danger , et ils les avertissent de ne pas se laisser approcher par des étrangers , leur interdisent d’accepter des bonbons ou des jouets de la part d’inconnus..

Et puis ils se rendent au bureau , ils se remettent diligemment au travail afin de s’assurer que ces mines fonctionnent comme il faut , que d’autres enfants ne découvrent pas la supercherie , qu’ils en ramassent par poignées . Plus il y aura d’enfants mutilés, mieux encore, plus il y aura d’enfants aveugles , et plus l’ennemi souffrira , plus il sera terrorisé , plus il sera condamné à nourrir ces malheureux pour le reste de leurs jours . Plus il y aura d’enfants aveugles et mutilés , plus l’ennemi sera défait , puni, humilié .

Et tout cela se déroule chez nous , dans le monde civilisé , au milieu des banques et des gratte-ciel. » p 45/46

De ce passage il faut en rapprocher un autre ( avant-dernier chapitre).

On est à Sarajevo , où il y a une avenue appelée Sniper’s Road

« Le dernier arrivé est un petit garçon blond , touché en plein front par une balle. Le sang ne coule plus, il imprègne les cheveux , désormais coagulé et presque congelé par le sang  froid. Il jouait dans la neige , à moins d’un kilomètre de l’hôpital, il escaladait une petite éminence en tirant derrière lui une planche en bois avant de dévaler la pente en criant de joie sur une luge improvisée.

Un coup de feu , l’enfant est mort

…………………..

Il y a quelque chose dans la guerre du sniper qui fait davantage horreur que les bombes.

Dans la lunette du fusil il voit l’enfant blond très grand, comme s’il était là tout près de lui. Il peut le voir jouer , grimacer quand il se roule dans la neige fraÎche.

L’ennemi c’est lui, même s’il n’a pour seule arme que ce morceau de bois qu’il utilise comme une luge . La lunette du fusil ne cadre pas des armées menaçantes qui progressent , mais uniquement le visage d’un enfant, comme sur une photo d’identité . Il ne sait pas  , cet ennemi, qu’il est observé, il ne sait pas que son front se déplace lentement , jusqu’à occuper tout le centre du réticule , dans le viseur du sniper.

Et il sourit peut-être, à l’instant où l’autre appuie sur la détente. En anglais , the snipe, c’est la bécasse. Et le verbe to snipe signifie « tirer depuis une position à couvert », exactement comme on tire les bécasses. Mais comment faites-vous , si la bécasse vous sourit ? »

Une femme sniper est interrogée , une femme qui a tiré sur un enfant de six ans. Pourquoi ? Elle  répond :

« Dans vingt ans , il en aurait vingt-six », c’est la réponse que traduit l’interprète .

Le froid devient plus intense , c’est un froid intérieur »  p 204/205

Alors oui, la question se pose : pourquoi être ce chirurgien confronté à l’horreur  causée par les hommes ? et ce d’autant plus que ce chirurgien a femme et enfants.

« Le plus curieux c’est qu’au bout de dix ans je ne le sais pas encore avec précision.

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Ce métier me plaît , à telle enseigne que je ne parviens pas à m’en imaginer un autre susceptible de me plaire davantage . je pourrais même aller jusqu’à affirmer que je me divertis, si je ne courais pas le risque de paraître offensant à l’égard de tous ces malheureux qui sont concernés d’une manière ou d’autre par mon activité. Cela me plaît de me trouver fréquemment confronté à de nouvelles difficultés , à des problèmes inattendus, cela me plaît de travailler dans des conditions et des situations sans cesse différentes , souvent complexes et même périlleuses, mais toujours stimulantes.

Au fond , mais je ne voudrais pas que l’on se méprenne ou que l’on m ’accuse de snobisme , c’est un jeu. Au sens le plus vrai du terme . Comme les échecs ou le bridge. Une activité libre , sans conditionnement, sans buts secondaires  qui se pratique uniquement parce qu’on l’apprécie . Et parce que cela me plaît de gagner en général , tout comme cela me plaît dans mon métier . Démontrer que l’on peut agir , que l’on peut réussir quelque chose  d’utile même quand cela semble impossible , quand les portes paraissent fermées.

Accepter le défi ,se mesurer aux difficultés.

Mais il s’agit d’un défi singulier , pas tout à fait une tentation de rallier le pôle nord en auto -stop. Parce que ce défi concerne beaucoup de gens , parce qu’il y a beaucoup de vainqueurs, quand victoire il y a , et parce qu’il est important que ce jeu se poursuive , qu’une fois que la course terminée une autre s’engage.

Il est utile qu’il existe ce défi . Car sur les lieux des conflits armés où nous allons travailler il n’existe pas d’alternative »

Et l’auteur  relève que  tous ces gens qu’il va soigner n’ont pas ce droit élémentaire à être sopiné. 

Nous sentons-nous en paix avec nous-mêmes ? peut-être.

Mais j’en ai tant entendu , trop souvent, de ces censeurs qui pointent le doigt sur ceux qui font quelque chose « uniquement pour laver leur conscience , tout à fait indifférents au fait que la leur continue à puer à un kilomètre de distance, et qu’elle n’est plus lavée depuis des lustres .

Je reste dans l’idée qu’il vaut mieux qu’elle existe , cette petite goutte , car si elle n’était pas là , la situation serait plus grave , et pas seulement pour moi.

Tout se résume à cela .

Aucune liturgie , aucune rhétorique , pas de significations transcendantales et universelles . Elles ne servent à rien, sont sans commune mesure , et peuvent même être nocives .Cette activité doit rester un métier , j’irai jusqu’à dire qu’elle doit enfin commencer à devenir un métier , une profession. Le chirurgien de guerre assimilé au pompier , au vigile, au boulanger.

Car c’est seulement si cela devient un métier , un travail, une occupation permanente, que le chirurgien de guerre peut atteindre à la dignité , gagner en compétence , effectuer des interventions de qualité , agir en professionnel .

La chirurgie de guerre n’est pas un terrain d’aventure ou d’improvisation. En l’occurrence l’envie splendide et généreuse  d’être utile ne suffit pas pour l’être véritablement.

C’est un travail pénible que celui de chirurgien de guerre , un travail qui s’apprend sur le terrain jour après jour , en puisant toute son humilité pour écouter et toute sa disponibilité pour ne pas céder aux certitudes.

Mais pour moi c’est aussi un grand privilège. Je touche un salaire pour accomplir le métier le plus beau , celui que j’ai toujours rêvé de faire , même gratuitement ».  64-66

Dois-je le dire ?

Je partage totalement cette  façon de voir. Il y aura toujours celles et ceux qui déplorent la condition humaine, déplorent la méchanceté humaine, diabolise l’homme , font de beaux discours ,de grandes déclarations ( « plus jamais ça.. »)  en sirotant leur whisky .

Quand il y a un incendie , il est bon qu’il y ait des pompiers   . Cela n’empêche pas qu’il faille faire en sorte qu’il n’y ait pas d’incendies. En attendant il est bon d’avoir des pompiers. Bon d’avoir des personnes qui trouvent plaisir à éteindre des feux , à grimper des échelles etc..

Ira-t-on reprocher au pompier d’avoir plaisir d’éteindre un feu ? Cela ne signifie pas qu’il souhaite qu’il y ait des feux. Mais il fera d’autant mieux son métier qu’il l’aime.

Pour celles et ceux qui n’auraient pas compris les propos de G.Strada, qu’ils relisent les passages cités , attentivement ( = il vaut mieux qu’il y ait des chirurgiens de guerre que pas du tout) , et qu’ils lisent le livre. Pas de pathos : être efficace , se réjouir d’avoir sauvé une vie , même s’il faut la mener avec  des prothèses ( il faut ensuite travailler à fabriquer les prothèses etc. ), etc..

Le monde est loin d’être parfait . Il ne sert à rien de faire de grands discours, de déplorer, de gémir : simplement améliorer ce que l’on peut améliorer. Avec les moyens du bord. Comme on peut.

Une grande leçon de réalisme !

Et un grand merci à Elisa qui m’a offert ce livre . Elle saura que c’est elle !

Solidarité

Solidarité avec le peuple bièlorusse

Plus que jamais l’actualité nous montre que les peuples en ont assez de dirigeants  qui n’ont comme seule ambition que de garder le pouvoir , non pas pour faire le bonheur de leur peuple, mais empêcher que la société ne change, nier la citoyenneté, traiter le peuple en troupeau que l’on exploite  .

Disons-le , leurs dirigeants sont des délinquants  qui ne connaissent que des rapports de force, règnent pas la peur, la corruption. Ce n’est pas parce que l’on est le dirigeant d’un e Etat,que l’on est pour autant  différent d’un quelconque délinquant . B. Brecht dans « L’irrésistible ascension d’Umberto UI » avait à juste titre montré que là où certains voulaient voir des hommes politiques il n’y avait qu’ une bande de gangsters, plus pervers et corrompus les uns que les autres . 

Nous ne pouvons qu’admirer le courage des BIiélorusses ( pour ne parler que d’eux qui , depuis des semaines maintenant tiennent bon face à un pouvoir de plus en plus violent) qui , en évitant d’utiliser les armes du pouvoir, lui tiennent tête., au nom de la liberté , c’est-à-dire de ce qui non seulement définit l’être humain mais définit également le citoyen

Ils ne veulent pas le pouvoir, ils ne veulent rien d ‘autre qu’un pouvoir qui les respecte, respecte leur liberté, respecte leur citoyenneté.

Car  la citoyenneté n’existe pas en Biélorussie, elle est un mot vide de sens.

Je pense à La Boétie et à son livre sur le « Discours sur la servitude volontaire » : tant que les êtres humains acceptent d’être traités comme des esclaves, par lâcheté, par facilité, par habitude de servir, rien ne peut changer. Il faut à un moment  être prêt à risquer sa vie pour sa dignité.

Au fondement des révoltes et des révolutions il y a le refus de continuer d’être nié dans sa liberté, sa dignité.

Le peuple biélorusse montre qu’il  en est arrivé au moment où il a compris qu’il ne pouvait plus continuer d’être bafoué, nié dans ses droits fondamentaux.

Il a  compris que la citoyenneté était de nature éthique ; le citoyen est l’homme libre qui réclame qu’on le traite en tant que tel.

Quand on sait les violences que les biélorusses subissent on aimerait qu’il n’ait pas eu à les subir, on aimerait  aussi que d’autres peuples se lèvent pour lui exprimer  leur solidarité.

Ce que je déplore , ce n’est pas  la mollesse des politiques ou de l’UE-il y a une « alliance objective » entre les hommes politiques comme on sait – mais que les peuples n’aient pas encore trouvé la méthode pour  exprimer leur solidarité au(x) peuple(s) opprimé(s).  Car les changements viendront de la solidarité des peuples.

Solidarité avec Charlie Hebdo

Les terroristes qui ont tué nombre de journalistes travaillant à Charlie Hebdo ne sont guère différents d’un Loukachenko, Poutine, Orban, Erdogan , Xi jinping etc., c’est-à-dire de ces dirigeants politiques qui ne supportent les journalistes que lorsqu’ils leur tressent des couronnes ( pour ne pas utiliser de formules excessivement vulgaires mais qui diraient mieux ce qu’il en est de la réalité), et refusent la liberté d’expression.

On mesure l’importance de la liberté d’expression à la volonté des dirigeants politiques de la supprimer, de la réprimer, de la soumettre à toutes sortes de restrictions qui la rendent insignifiantes.

La liberté d’expression et la liberté de la presse permettent de constituer et de faire exister un espace public , une espace où l’on peut débattre, essayer des idées, les proposer à la réflexion. Ces libertés sont une des conditions essentielles de la démocratie. Museler la parole, faire taire la pensée font partie de l’arsenal répressif des dictatures .

Pour un dictateur la parole n’est acceptable que lorsqu’elle sert  ses projets.Elle  ne peut engendrer le dialogue, la discussion, elle est monologue, par nécessité.

Que pèse la parole d’un homme face à des dizaines de tanks, des policiers par centaines ou par milliers etc ? On serait  tenté de  dire « rien ». Alors pourquoi la faire taire et chercher à faire taire celui qui parle et dit ce qu’il pense ?Parce que la parole fait exister des pensées qui ne doivent pas exister en dehors de la tête de la personne qui parle , elle ne doit pas susciter la pensée chez d’autres,  elle ne doit pas être à l’origine d’un débat public possible. Les dictatures aiment le silence .Elles n’aiment que les hymnes à la gloire du dictateur, les slogans.  

Dans un texte rédigé par Svetlana Alexievitch, André Bastunets et Christophe Deloire ( Défendre la liberté de la presse en Biélorussie) Le Monde   du      10 septembre         on trouve cette citation de V.HUGO

  « Le principe de la liberté de la presse n’est pas moins essentiel, n’est pas moins sacré que le principe du suffrage universel.Ce sont  les deux côtés du  même fait.La liberté de la presse , à côté du suffrage universel, c’est la pensée de tous éclairant le gouvernement de tous  .Attenter à l’une c’est attenter à l’autre »

Peut-on dire mieux ?   

Dans un autre texte publié par Le Monde du 15 septembre c’est un texte signé par 69 personnalités  qui rend hommage au courage des journalistes de Charlie Hebdo ( « Nous disons à « Charlie Hbdo : merci pour votre courage qui nous grandit tous »), qui ont décidé de republier les caricatures  de Mahomet.

Merci « pour le courage , après le crime, de ne pas renoncer , c’est-à-dire de ne pas laisser assassiner aussi la flamme de la liberté de conscience , de création, et de désaccord ».

Enfin dans le Monde 24 septembre  on trouve la Lettre ouverte à nos concitoyens » publiée et signée par  plus d’une centaine de médias.

Elle rappelle , cette lettre, que la liberté d’expression est un droit fondamental et que seule la loi fixe ses limites .

Cette lettre prend acte d’un contexte de plus en plus dangereux pour toutes celles et tous ceux qui expriment leurs opinions.

Disons-le : la force aujourd’hui n’est plus au service du droit, elle s’en émancipe de plus en plus : ce que l’on croyait bien établi, les traités internationaux , sont rejetés au nom d’intérêts supérieurs ou sous prétexte que les traités sont rendus obsolètes par  l’évolution du monde.  Ces rejets unilatéraux témoignent d’un mépris du droit dont on peut craindre qu’il engendre progressivement un monde d’insécurité croissante.

Raison de plus pour se battre et mettre sa force et son courage au service du droit.

De l’interdépendance humaine à la nécessité d’une cosmopolitique

Texte inspiré par deux articles

On ne pouvait pas dire ( E.Letta) avec plus de force cette évidence: « l’interdépendance humaine ». Elle est à l’origine de ma « conversion » au cosmopolitisme. Puisque tout est lié, à tous les niveaux,il faut en tirer la conclusion qu’il nous faut tenir compte de cette situation, et attacher autant d’importance au lointain qu’au proche. Interdépendance signifie dépendance réciproque.

E.Letta considère que le coronavirus nous impose, non pas de retrouver cers vieux réflexes que sont le repli sur soi, la fermeture des frontières, la construction de nouveaux murs, l’installation de fils de fer barbelés-tous voués à l’échec- mais au contraire de trouver de nouveaux modes de coopération.

Et il souligne à juste titre que pendant les dix dernières années certains évènements avaient largement montré l’inanité de toutes les tentatives qui refusaient de prendre acte de cette interdépendance: les crises liées à l’accueil des immigrés, le changement climatique, le terrorisme.

L’interdépendance est donc le nouveau  » principe de réalité », qui « finira par s’imposer ».

On ne peut que souscrire à ces affirmations, en soulignant toutefois que si l’interdépendance a fini par crever les yeux, elle existait depuis bien longtemps,La globalisation/mondialisation ne date pas des dix dernières années.

La seule solution viable est une cosmopolitique . Il ‘sagit bien d’une politqiue à l’échelle du monde, qui n’impose pas que l’on supprime les Etats, mais que l’on repense l’Etat et la citoyenneté.

Une cosmopolitqiue , c’est ce que P.Descola souhaite . Cet anthropologue bien connu pour son ouvrage « Par-delà la nature et la culture », nous invite à prendre le mot au pied de la lettre , comme politique du cosmos:

« Une politique de la Terre entendue comme une maison commune dont l’usage n’est plus réservé aux seuls humains »

Cette politique du cosmos , il la voit déjà à l’ oeuvre dans le fait que plusieurs pays ont donné une personnalité juriduqe à des milieux de vie- montagne, bassins-versants, terroirs- ce qui les rend « capables de faire valoir leurs intérêts propres par le biais de mandataires dont le bien-être dépend de celui de leur manadant »

Dans l’immédiat on constate malheureusement que l’avenir- s’il n’est pas écrit- n’annonce aucune révolution majeure dans le sens de ce cosmopolitisme. Le nationalisme maladif de certaines grandes puissances- nationalisme qui n’est pas le fait des populations mais celui de chefs d’Etat , de dictateurs qui, comme tous les dictateurs ne s’intéressent pas à la vie des individus dont ils ont la charge , mais sont victimes de leur fantasme de toute-puissance – reste sans doute l’obstacle le plus difficile à surmonter ( il faudra une fois pour toutes se convaincre que les chefs d’Etat ne sont que des hommes du « commun » , à ceci près qu’ils ont réussi à se donner les moyens de réaliser leurs fantasmes infantiles. )

Tourisme

Je lis dans « Le Monde » des 28/29 juin 2020 un article intitulé « La transition écologique est incompatible avec le tourisme de masse », publié par 4 chercheurs. J’en partage les idées mais , tandis que je lis me vient à l’esprit une autre question relative au tourisme , à la fois plus générale et en même temps très liée à ma vie: peut-on éviter de s’interroger sur ce que l’on fait lorsqu’on va à la rencontre de l’Autre , notamment lorsque cet Autre vit dans un pays en crise ou dans des dictatures?

C’est précisément la question que nous invite à nous poser Hécate Vergopoulos dans un livre intitulé « L’indécence touristique. Comment voyager en Grèce à l’heure de la crise » , publié chez l’Harmattan en 2017. Je ferai un de ces jours un compte-rendu de ce livre , compte-rendu que je n’avais pas jugé bon de faire quand je l’ai lu à sa parution- grande erreur- et je le placerai dans la rubrique « Ethique » , car cette question relève bien de l’éthique.

Avant de revenir brièvement sur ce livre , je ne peux m’empêcher de parler de ma propre expérience. En 1970 , pendant les vacances d’été, je pars avec ma première épouse , passer 15 jours au Club Med de Corfou. A cette époque la politique m’était indifférente. Je lisais peu les journaux. Je partais donc en Grèce dans l’ignorance quasi complète de la situation en Grèce. Que la Grèce vivait sous une dictature nous le comprîmes vite à la propagande fasciste  visible sur les places et jusque dans le canal de Corinthe. Un soir, nous allâmes assister à la représentation de la pièce de Sophocle « Electre » , donnée par le Théâtre national hellénique dans ce magnifique  théâtre antique d’Epidaure. J’avais à côté de moi un jeune grec et , dans les gradins bondés, la jeunesse formait la très grande majorité du public. Quand les colonels arrivèrent , le public siffla  et , pour ceux qui connaissent l’acoustique de ce théâtre , ils imagineront facilement le volume sonore qui subitement nous enveloppa !A tous les niveaux les policiers s’étaient installés et ils ne bougèrent pas durant toute la représentation.Je suis toujours très ému lorsque je repense aux larmes de ce jeune grec assis à mon côté , liés sans aucun doute à un passage de cette pièce magnifique.

En 2005 je lus le livre d’Oriana Fallaci « Un homme » , qui relate sa rencontre et sa relation avec Alekos Panagoulis , un militant qui avait tenté de tuer Papadopoulos, l’un des colonels et qui l’avait raté. Elle le rencontre en tant que journaliste dans une prison qui, par ses dimensions elles-mêmes , est une torture , mais pas la seule..  Sa condamnation à mort n’aura pas lieu mais en 1976, il mourra dans un mystérieux accident de voiture.

Je me souviens avoir subitement pris conscience que,  dans le pays où je passais des vacances dans l’opulence des buffets et dans la tranquillité, on torturait.

Je n’ai jamais oublié . En Hongrie où j’allais en 1990, je me souviens avoir entendu des cris qui sortaient d’une grande bâtisse et , immédiatement , me vint à l’esprit qu’il se pouvait bien qu’on torturât , là, derrière  les murs. A Saint -Petersbourg je n’ai jamais oublié que je vivais dans une dictature et ainsi de suite. Depuis , chaque fois que je vais à l’étranger je me dis qu’il y a un envers du décor , celui dont jouit le touriste , mais qui n’est pas la réalité. Et c’est pour cette raison que je souffre du manque de possibilité de découvrir cette vie réelle quand je voyage.

J’étais donc prêt nos seulement à écouter les propos d’Hécate Vergopoulos, mais à les comprendre, à comprendre qu’il y a une indécence à voyager en Grèce en ignorant que les grecs vivent dans des conditions dramatiques , que des milliers de grecs – jeunes le plus souvent – ont quitté leur pays parce qu’il n’y avait ni travail ni argent, qu’il y a une indécence de la part des organismes de tourisme à faire valoir que c’est le bon moment d’aller en Grèce parce que tout y est moins cher etc..

 

Au-delà de cette dénonciation , Hécate Vergopoulos nous fait savoir qu’il y a , en Grèce, des grecs qui proposent un autre tourisme , qui permet de s’approcher de l’Autre , de sa vie réelle , de la comprendre

Et elle nous contraint à nous interroger sur notre façon de consommer, sur notre « usage du monde »

Je cite :

« A certains égards , la consommation qui nous a plus largement occupés tout au long de cet ouvrage est aujourd’hui devenue fasciste en ce qu’ elle offre ( du moins telle qu’elle est configurée par les acteurs industriels du tourisme) des scénarios d’usage du monde déjà là qui nous dédouanent d’avoir à penser à ce que l’on fait quand on consomme et au sens précisément politique de nos pratiques. Ces scénarios sont d’une violence inouïe , en particulier parce que celle-ci s’y dissimule et s’y déguise tellement bien derrière ce grand concept qu’est aujourd’hui le bonheur qu’elle finit par se faire oublier . Or , ils ne fonctionnent – et c’est ce que montre le cas du tourisme en Grèce à l’heure de la crise – que dans la mesure où, tenus pour naturels, ils engendrent des humiliations en série qui, elles aussi, ont le pouvoir de se rendre invisibles à nos yeux.

Lorsque Saskia Sassen parle de l’expulsion comme l’un des modes privilégiés de la gouvernance contemporaine, il me semble qu’il ne faut pas se contenter de penser la manière dont elle s’exerce dans le rapport des hommes à leurs espaces ( expulsion dans les marges territoriales des réfugiés , des immigrés et des populations en situation de fragilité) , mais qu’il faut aussi y inclure une pleine dimension symbolique : l’expulsion , c’est aussi  celle qui nous renvoie hors de notre propre centre et que nous nous infligeons à nous-mêmes lorsque nous acceptons de suivre de bonne grâce le rythme tenu pour naturel de la consommation comme soupape et gratification. La crise , la plus profonde et la plus paralysante , commence en effet lorsque l’on se met à penser qu’il n’y a plus rien à penser parce que tout est déjà joué , fait, dû ou évident. Ne pas se laisser expulser , résister à la crise , c’est ainsi réinvestir le sens de son action à sa juste mesure et c’est précisément ce qu’entendent faire ces touristes de la décence et de la civilité , mais aussi ces acteurs locaux qui s’engagent dans la voie de la réinvention du sens de la pratique touristique à leurs échelles intimes et singulières » ( pg 90/91)

Pour autant que l’écologie est un projet global de civilidation , où hommes et nature sont indissociables, nul doute que les réflexions d’Hécate Vergopoulos s’inscrivent remarquablement dans ce projet. Si le tourisme doit être la rencontre de l’Autre, il est important qu’il ne consiste pas à user de l’Autre pour notre seul plaisir, sans plus nous inquiéter de savoir si, ce faisant , on n’humilie pas l’autre.

 

( On pourra lire le livre de F.Jullien « Le Pont aux singes . De la diversité à venir » où la question du tourisme est abordé dans le cadre d’une problématique un peu différente)

Quelques leçons à tirer de la pandémie

voilà près de trois mois que le coronavirus fait l’actualité, dans la presse, à la télévision, à la radio ( aux dépens d’une autre actualité , tout aussi, voire plus importante pour le présent et l’avenir : vois l’article de BHL dans Le Point du 30 avril). Il y a de bonnes raisons pour qu’il en soit ainsi, parce que la vie de chacun est très affectée par cette pandémie, qu’il est question de vie et de mort et de toutes sortes de conséquences pour la vie quotidienne et le futur proche ( et sans aucun doute lointain). Mais, bien sûr, on aurait tort d’oublier que les politiques restent des politiques, obsédés par le pouvoir et la puissance, que la vie des citoyens- à titre individuelle- n’est pas au centre de leur préoccupation, contrairement à ce que l’on pourrait croire. On y reviendra.

Pour le cosmopolite que je suis, la première chose qu’il me semble nécessaire de souligner est que, pour celles et ceux qui ne l’auraient toujours pas compris, la pandémie montre à quel point nous dépendons toutes et tous les uns des autres, à tous les niveaux , des familles aux Etats. La pandémie a fonctionné comme une radiographie du monde : ce qui était caché aux yeux de la plupart des gens – dont les miens- les interdépendances-, est apparu clairement.

La deuxième leçon que j’en tire est que, même dans des situations qui ramènent les êtres humains à leur condition de simples mortels- et qui devraient les amener  à u ne solidarité sans conditions et sans arrière-pensées, il n’en est rien. La solidarité se manifeste au niveau de la population ( sans oublier néanmoins que pour certains le malheur est toujours l’occasion de faire de l’argent) , mais au niveau de la politique-nationale et internationale- le compte n’y est pas. (l’article de BHL le montre bien) Les Etats , même dits  démocratiques, ont une obsession du pouvoir et de la puissance, qui les détourne de trop s’attarder sur les malheurs des citoyens  ( le peuple , la nation sont des abstractions ; le peuple et la nation font oublier les citoyens , qui sont seuls réels)

D’où la troisième leçon: c’est que les changements ne proviendront pas des politiques « professionnels » mais des citoyens , si lesdits citoyens n’aspirent pas uniquement à retrouver le monde d’avant et soient  prêts à consacrer un peu plus de leur temps et de leur intérêt au « bien commun ».La solidarité fait partie de la citoyenneté , elle n’est pas simplement une affaire privée, une affaire de bons sentiments. Elle exige d’être pensée pour devenir une idée efficace sur le long terme.

Et c’est bien là le vrai problème: si nous avions à définir le combat qu’il faut mener , nous dirions que c’est celui de la citoyenneté contre les effets négatifs de la mondialisation , d’un monde que le capitalisme et la finance ont construit au profit de quelques-uns.

On voit réapparaître – de manière quasi obsessionnelle- l’idée de souveraineté comme LE remède à l’interdépendance , c’est-à-dire pour chacun , la dépendance. La dépendance est dans la nature des choses. A moins de pouvoir tout produire par soi-même à partir de soi-même- situation humainement impossible- il est impossible d’être souverain. la dépendance est un fait , elle n’est pas un mal en soi. Il faut évidemment qu’elle ne soit pas l’occasion pour certains d’exploiter les faiblesse des autres. L’idée de coopération est , me semble-t-il, la meilleure idée qui soit : travailler ensemble au bien commun. Mais il ne faut pas attendre de la ccopération entre Etats ce qu’elle ne peut donner. La coopération doit être d’abord celle des citoyennes/citoyens.

Ce que la pandémie nous invite à penser c’est précisément cette coopération citoyenne. Aujourd’hui on apporte son soutien aux soignants. mais hier que faisait-on? Et demain que fera-t-on? Pourtant , depuis des mois, des années, le personnel hospitalier ne cessait de revendiquer d’autres conditions de travail, plus de moyens. Après les attentats terroristes  on embrasse les forces de l’ordre et après?

Il convient que chacun réfléchisse à sa propre vie , la juge et prenne acte de ce qu’il n’a jamais fait et qu’il conviendrait qu’il fasse. Une citoyenneté active conduit nécessairement à une réflexion sur sa propre vie et, sans aucun doute , à une réorganisation de cette vie , pour que le souci du bien commun y prenne la place qui devrait lui revenir.

Toutes les excellentes idées que l’on trouve au fil des articles de journaux n’auront quelques effets , que si les citoyens les font leurs. Le commun n’existe que dans et par les actions en commun.

Citoyenneté cosmopolite

Pour beaucoup la citoyenneté cosmopolite n’existe pas, il faudrait  prendre ce terme comme une métaphore. Il n’y aurait de véritable citoyenneté que là où il y a « Etat » : le citoyen ne le serait que par son appartenance à un Etat, la citoyenneté serait un statut , conférant droits et devoirs.à celle ou celui qui appartient à un Etat Ce qui conduit à lier citoyenneté et nationalité. Or le cosmos n’est pas Etat , donc….

Or, on peut contester cette façon de voir. Petit retour historique sur la notion de citoyenneté :

« C’est la Cité grecque qui a inventé le « citoyen »  comme membre de la communauté des citoyens libres et égaux  » écrit D.Schnapper dans « Qu’es-ce que la citoyenneté » ? ( pg 12) et c’est Rome qui l’a défini non plus comme membre de la Cité mais comme sujet de droits , la citoyenneté perdant le caractère ethnique qu’elle avait en Grèce.

« La démocratie moderne a hérité de Rome la conception d’une citoyenneté désormais définie en termes de statut juridique , écrit-elle , et c’est précisément cette définition juridique qui fait que la citoyenneté est « ouverte » et qu’elle a « vocation universelle ».

C’est que « le droit a une dimension d’universalité » (pg 149)

La citoyenneté n’est pas une essence mais une histoire, elle évolue et elle varie d’un pays à l’autre; Ce qui la caractérise c’est qu’elle transforme les relations des êtres humains au pouvoir ( ils ne sont plus des sujets) et des êtres humains entre eux ( ils sont égaux en droits et en devoirs) Par ailleurs la citoyenneté est le principe de la légitimité politique.

Si la citoyenneté dans le sens moderne n’a pas aboli le lien qu’elle entretient avec la nationalité , ce lien n’est « ni logique ni nécessaire  » écrit D.Schnapper ( 231).

Comment échapper à la définition restrictive de la citoyenneté qui fait du citoyen le membre d’une communauté de citoyens-entendons par là une communauté nationale-?

En considérant que la citoyenneté n’est pas un statut dépendant d’un Etat, mais ce qui fait d’un être humain un être humain, par le seul fait qu’il parle et peut agir avec d’autres pour le bien commun.C’est l’idée que développe  Etienne TASSIN dans son dernier livre « Pourquoi agissons-nous? » , dans le prolongement des idées d’Hannah Arendt sur la    politique et le  droit d’avoir des droits.Nous nous contenterons momentanément de citer quelques passages de ce livre , nous proposant d’exposer postérieurement les idées développées dans ce livre et le précédent Un monde commun; Pour une cosmopolitqiue des conflits :

« Nulle identité confessionnelle, nulle identité ethnique , voire nulle identité nationale , n’est exigible au fondement de la citoyenneté selon son strict concept républicain; Je veux dire: nulle affiliation ou nulle identification à une communauté donnée, nulle appartenance préalable n’est requise pour être reconnu un acteur politique sur la scène publique de l’agir-ensemble. Acteur politique , au contraire, est celui qui s’exhausse au-dessus de ces communautés d’appartenance et tisse avec les autres acteurs un réseau inédit de relations qui donne naissance à une nouvelle « sociabilité », celle d’une communauté politique proprement dite cette fois puisque née de l’action concertée et nullement adossée à quelque appartenance antérieure , nullement suspendue à quelque allégeance communautariste, et donc nullement vouée à préserver l’identité d’une communauté quelconque « pg 90)

« Aucun autre titre n’est requis pour être citoyen que celui d’acteur parmi d’autres agissant de concert « (pg 118)

« La citoyenneté n’est pas un statut défini par des droits: c’est une manière d’exister sur un mode public et actif  » (pg 127)

Parlant de l’apparition publique des « invisibles »  ( sans papier,exclus, indésirables..) dans des manifestations:

« Cette apparition rappelle ainsi ce qu’Arendt avait   souligné, à savoir que le nom de héros convient à tous ceux qui prennent part à la vie de la cité quelles que soient leurs origines ou leur absence de titre. Elle révèle que la seule condition requise pour être un acteur de la vie publique est d’être cet acteur, d’agir publiquement.Elle indique que la preuve de la citoyenneté est la citoyenneté elle-même quand celle-ci est comprise, à juste titre,non comme un statut ou un titre octroyé par l’ordre politique sur la base d’une identité préalable à l’action ( être de telle nationalité, parler telle langue,croire en tel dieu..)mais quand elle est comprise comme responsabilité effective, engagement dans la vie civique , exposition aux périls de l’espace public , bref actions avec d’autres. Il suffit qu’ils agissent politiquement, qu’ils apparaissent , qu’ils manifestent et se manifestent, pour acquérir le nom de citoyen qui leur revient de droit et qui leur est refusé de fait, le nom de héros, d’andres epiphaneis, d’hommes « pleinement manifestes qu’il est impossible de ne pas voir » (pg 131)

Dans un paragraphe intitulé  » Que veut dire la citoyenneté comme un processus ? » action versus statut » E.Tassin explique que si l’on  veut accéder à la pleine compréhension de la citoyenneté il faut  » se démarquer de sa représentation convenue, la moins politique, à savoir sa détermination républicaine libérale ». Et de rappeler que selon cette conception, la citoyenneté est « un dispositif juridico-politique contractuel par lequel l’Etat est en droit d’attendre des individus un certain nombre de prestations civiques quant à leur conduite et une légitimation médiate, par un biais procédural, des décisions publiques; en échange de quoi il fournit une allocation de droit , assure la protection des libertés privées et publiques, et garantit, selon des proportions valables , un minimum de services sociaux. ainsi entendu la citoyenneté est un statut; Ce statut définit les régimes d’appartenance à une communauté ( généralement nationale) et d’allégeance ( à une puissance publique souveraine ayant autorité sur ladite communauté)Pour bénéficier du titre de citoyenneté et voir son allégeance formulée en termes de participation au « peuple souverain » ( la co-souveraineté se résumant au droit de vote le plus souvent), il est en général requis un certain nombre de conditions d’appartenance relevant du jus soli ou du jus sanguinis, et plus souvent de ce dernier. Par quoi le titre de citoyenneté est en réalité subordonnée au principe de nationalité dont il reste tributaire ( pg 155)

Or cette conception de la citoyenneté qui en fait un statut passe à côté de l’essentiel: le dèmos démocratique ne se définit pas par la seule possession de droits , qu’il peut exercer ou non , mais par l’exercice , l’agir politique : »C’est au contraire l’exercice, l’agir politique  qui fait le citoyen. Ce n’est pas la possession d’un titre de citoyen qui autorise à, ou requiert l’action , c’est l’action qui lui confère des droits civiques et politiques… On ne naît pas citoyenne ou citoyen, on le devient , par ses actions et non par ses allégations » ( pg 156)

Il faut considérer la citoyenneté comme « un mode de l’agir ensemble. Elle désigne un acteur, elle est le nom d’un qui agit « (pg 155)

Nous arrêterons là les citations. On comprendra facilement que tout homme  est un citoyen par le seul fait qu’il parle et agit,qu’il a cette capacité d’agir et de parler avec d’autres en vue du bien commun. Cette conception de la citoyenneté rappelle qu’un homme n’est vraiment homme que lorsqu’il fait partie de la communauté des citoyens, communauté qui n’est autre que l’ensemble de l’humanité.Lui dénier cette citoyenneté c’est le reléguer en dehors de l’humanité et, comme nous aurons l’occasion d’en reparler, lui nier  le droit d’avoir des droits , en le faisant valoir avec d’autres, dans un agir collectif.

Se définir comme citoyen du monde , c’est donc considérer que tout être humain est, comme nous, l’être avec lequel on peut et doit discuter et agir au nom du bien commun, l’être avec lequel on peut faire valoir son droit à avoir des droits. l’être avec lequel il faut déterminer une cosmopolitique. Tout être humain a vocation , par le seul fait d’être humain, à agir avec tous les autres, pour définir et réaliser le bien commun.

LESBOS,la honte de l’Europe. Jean ZIEGLER

Il y a quelques années j’ai décidé de donner un peu de mon temps de retraité aux immigrés , de longue ou de fraîche date, et aux migrants. Décision mûrement réfléchie : être dans la nécessité de quitter son pays pour échapper à la mort ou à une vie sans arrêt menacée, sans espoir de la voir s’améliorer, bref pour échapper à une vie inhumaine est, pour moi, un des pires malheurs dont un homme puisse souffrir. Bien de mes concitoyens confondent les migrants avec les français ( ou d’autres européens) qui choisissent de quitter la France pour s’installer au Canada , en Australie ou ailleurs.., français souvent diplômés, qui peuvent parfaitement rester en France, y vivre correctement,  mais souhaitent avoir plus d’opportunités  de s’enrichir ailleurs ou de mener une « autre » vie. Ceux-là ne risquent pas leur vie en France. Il en est tout autrement pour les migrants. Il suffit de suivre l’actualité pour s’en assurer. Il est vrai que l’empathie n’est pas la vertu principale de beaucoup de gens nantis et soucieux uniquement de garder leur train de vie, bien meilleur que dans la plupart des pays du monde. Je pense qu’on s’élève, humainement parlant, lorsqu’on essaie d’aider les êtres humains qui sont dans le malheur.

Pour suivre l’actualité, je n’ignore pas les conditions de vie difficiles, inhumaines des migrants. Je n’ignore pas que leur arrivée massive dans notre pays- et dans d’autres pays, pas uniquement européens- ont des conséquences sociales et politiques difficiles à gérer pour lesdits pays, confrontés à une mondialisation  qu’ils ont déjà bien du mal à maîtriser ( c’est un euphémisme)

Mais ce que révèle le livre de Jean ZIEGLER n’est plus le désarroi compréhensible des pays, mais la volonté d’en finir avec cette question des migrants, quels que soient les moyens qu’il faut employer.

La violence des hot spots je connaissais. j’ignorais la technique des push-backs :

« Les push-backs sont des opérations d’interception violentes, pratiques par les navires des garde-côtes turcs et grecs, par ceux de Frontex, et, selon certaines sources , par ceux de l’Otan également… Elles ont pour but de rejeter les Zodiac, les barques, les rafiots des réfugiés dans les eaux territoriales et d’empêcher ainsi leurs passagers de déposer une demande  d’asile en territoire européen . ( le texte continue en donnant les lectures de rapports écrits par les membres d’associations qui viennent aux migrants et qui ont documenté ces pratiques en les filmant).. Certains des bateaux de Frontex ont développé des techniques  de push-back particulièrement efficaces. Tel est le cas notamment de l’équipage du croiseur britannique Protector.Les fusiliers marins et canonniers du Protector  avaient l’habitude de tirer dans l’eau tout autour de l’embarcation des réfugiés, mais de plus en plus près du bateau. Au fur et à mesure que montait la panique des réfugiés, le commandant du Protector dictait ses ordres par mégaphone. Il obtenait en général que le canot pneumatique  des réfugiés fasse demi-tour et retourne dans les eaux territorailes turques… Une autre technique, développée notamment par Frontex , se révèle particulièrement efficace: le bateau garde-côtes tourne à grande vitesse et à distance  de plus en plus rapprochée autour du Zodiac des réfugiés , provoquant des vagues violentes qui secouent l’embarcation, menaçant à chaque instant de la faire chavirer ( ph 19 à 23)

Les garde-côtes frappent avec des barres de fer indistinctement femmes , hommes enfants.

-j’ignorais également que l’on consacre un budget toujours en augmentation  à se doter de technologies de pointe pour lutter contre l’immigration: drones, satellites, scanners( pour détecter les personnes qui se sont glissées dans les camions), fabrication de fils de fer barbelés spéciaux, incassables, garnis de crochets métalliques aiguisés comme des lames de rasoir, mitrailleuses à déclenchement automatique lorsqu’un migrant s’approche trop près d’un mur..

Tous les textes définissant les droits humains sont violés ( J.Ziegler les cite). Les migrants n’ont pas le droit d’avoir des droits ( pour reprendre la formule d’H.Arendt ) ils ne sont rien, leur humanité est niée, inexistante.

La  » honte de l’Europe »? : oui mille fois oui! L’Union européenne , dont je finirai par douter qu’elle soit  née de la volonté de mettre fin à la guerre , ne trouve aucune politique commune conforme à ses valeurs concernant les migrants. Comment ne pas souffrir de ce propos d’un homme politique polonais ( cité par J.Ziegler) qui dit que la Pologne ne veut pas prendre sa part des migrants pour garder « sa pureté ethnique »!Alors oui , je pense qu’il est temps que l’UE sanctionne les pays qui ne respectent pas leurs obligations en tant que membres de l’UE , comme le souhaite J.ZIEGLER:

« La plupart des Etats membres qui ont vécu jusqu’en 1990 sous le joug soviétique sont aujourd’hui des Etats mendiants .Ils vivent essentiellement des dizaines de milliards d’euros que l’UE leur verse au titre de l’aide à la cohésion régionale. Ceux d’entre ces gouvernements qui refusent la localisation des réfugiés, qui nient le droit d’asile et qui accueillent les persécutés se présentant à leurs frontières  avec des matraques électriques , des barres de fer et des chiens dressés à mordre doivent être exclus du bénéfice de ces aides » (pg 130)

Je ne confonds pas les populations avec leurs gouvernements : en Pologne , en Slovaquie, en Hongrie etc.. tous les citoyens ne partagent pas la politique de leurs gouvernements , mais ils en profitent, et le profit qu’ils en tirent , sans contrepartie , est immoral . ( En passant ces Etats qui se disent chrétiens feraient bien de relire les Evangiles : il est vrai que le christianisme des gouvernants n’a jamais été qu’un instrument au service de leurs passions et de leurs vices).

Et c’est parce que je suis européen que je souhaite que l’Europe se donne les moyens de sanctionner efficacement et rapidement les pays qui refusent les valeurs de l’Europe. Sinon, d’ici peu, nous verrons revenir la peine de mort, les nationalismes avec la xénophobie , le racisme , l’antisémitisme qui les accompagnent habituellement.

Tout ce que l’on croyait solide

Ce livre d’Antonio MUNOZ-MOLINA est le livre d’un écrivain espagnol qui a cherché à comprendre avec le plus de lucidité possible pourquoi son pays  a vécu avec une telle violence les conséquences  de la crise financière de 2008 et a voulu en tirer les leçons.C’est cette lucidité , tandis que l’Espagne vivait dans ce qu’il appelle « le délire » – délire dû à l’économie spéculative dont il dit : »A une économie spéculative correspond inévitablement une conscience délirante « pg 14- qui a fait défaut aux espagnols, y compris lui-même, comme il a  l’honnêteté de l’avouer.

C’est un livre où l’humour, l’ironie, la colère, le désespoir parfois naissent de l’analyse et de la compréhension des faits. J’ai trouvé admirable le travail de recherche dans la presse d’avant la crise, entrepris pour comprendre pourquoi il n’avait rien vu venir, alors qu’il aurait dû voir! Ce qui donne quelques pages passionnantes -et désespérantes-où les histoires de corruption , notamment, donnent une image saisissante du détournement de l’activité politique à des fins personnelles , de l’absence quasi totale de l’intérêt pour le bien commun ou, si l’on préfère,une image désespérante  d’une conception du bien commun infantile ou infantilisante, ne prenant en compte que le présent immédiat , sans souci de l’avenir ni de la réalité.

Andalou, il se moque du nationalisme andalou et par extension de tous les nationalismes régionaux d’Espagne , et du nationalisme en général. Il fustige les partis politiques qui oublient qu’une culture démocratique doit être laïque et qui acceptent « l’hégémonie d’une culture religieuse ». Il dénonce la collusion des politiques te des médias. Il dénonce le cynisme d’une société gangrénée par l’argent , qui a perdu le sens du travail et de l’effort et qui vit dans  » le paroxysme de la fête ».

De cette histoire qu’il  décrypte décennie par décennie, et qu’il essaie de comprendre, il tire cette leçon très générale : »Ni demain -ni hier- n’est écrit . Ceux qui croient que rien ne pourra s’arranger sont aussi peu crédibles que ceux qui , par optimisme, pensent que les bonnes choses, parce qu’elles paraissent solides, vont nécessairement durer. Rien n’est là pour toujours. Personne ne peut rien prévoir. Aucun futurologue ne connaît quoi que ce soit du futur « (pg 208) Et un peu plus loin:  » Contrairement à ce que pensent les partisans de l’essence et de l’identité , les choses changent en permanence..; »(pg 209) Et elles peuvent changer en bien comme en mal. la civilisation peut être très vite remplacée par la barbarie, du fait même de la  » capitulation des civilisés » (pg 162). « Je crois que l’édifice de la civilisation risque toujours de s’écrouler et qu’il faut une vigilance permanente pour la maintenir debout. L’incroyable peut toujours survenir. Ce qui semblait inimaginable, donc infernal, peut devenir le quotidien » ( pg 194)

Et notamment la démocratie , fragile parce qu’elle n’est pas naturelle et c’est pourquoi elle doit être enseignée:

« La démocratie a besoin d’être enseignée car elle n’est pas naturelle, car elle va à l’encontre de penchants très enracinés dans l’être humain. Ce qui est naturel n’est pas l’égalité mais la domination des forts sur les faibles. le naturel c’est le clan familial et la tribu, les liens du sang , la méfiance envers les étrangers, l’attachement à ce qui est connu, le rejet de qui parle une autre langue, de qui a une autre couleur de cheveu ou de peau.Et la tendance puérile et adolescente à faire passer ses envies avant tout, sans se soucier des conséquences éventuelles pour les autres , est si puissante qu’il faudra de nombreuses années d’éducation patiente pour la corriger. Le naturel c’est d’imposer des limites aux autres et de n’en accepter aucune pour soi-même. Se croire le centre du monde est aussi naturel que situer la terre au centre de l’univers en s’imaginant que le soleil tourne autour d’elle. Les préjugés sont beaucoup plus naturels qu’une vocation sincère pour la connaissance. Le naturel c’est la barbarie pas la civilisation, le cri et le coup de poing et non l’argument persuasif , la jouissance immédiate et non l’effort à long terme. Le naturel c’est qu’il y ait des maîtres et des sujets pas des citoyens qui délèguent à d’autres, temporairement et à de strictes conditions , l’exercice de la souveraineté et l’administration du bien commun. Le naturel c’est l’ignorance: il n’est pas d’apprentissage qui ne nécessite un effort et ne mette du temps à porter ses fruits. Et si la démocratie n’est pas enseignée avec patience et dévouement , si l’on ne l’apprend pas dans la pratique quotidienne, ses grands principes resteront un cadre vide ou serviront d’écran à la corruption et à la démagogie » ( pg 101)

De là les conseils qu’ils donnent : les actes sont plus importants que les discours; que chacun fasse bien le travail qu’il a à faire (  » chacun de nous, presque à chaque instant , a le pouvoir de faire bien quelque chose ou de le faire mal, d’être grossier ou bien élevé , de jeter par terre un sac froissé , une bouteille , une canette ou de les déposer dans une poubelle , de crier ou de baisser la voix , de se mettre en colère à cause d’une critique ou de prendre le temps de vérifier si elle justifiée « ( pg 244); que chacun fasse preuve de morale , au sens laïque : »la conscience que chacun action humaine entraîne des conséquences , provoque d’autres actions en chaîne qui, pour des personnes réelles , peuvent être profitables ou dommageables » ( pag 245)

Et la crise aura peut-être eu la conséquence bénéfique de nous faire entrer dans l’âge de raison.

(Il y aurait des pages entières à citer- la liste des métiers où chacun pourrait faire bien son travail, les pages consacrées aux pays qu’il a visités ou bien où il a enseigné et qui lui ont permis de mieux connaître le sien, le passage où il souligne l’importance positive de l’Union européenne, le souhait qu’il formule que ses enfants ne vivent pas dans un monde pire que celui qu’il a connu… autant de pages qui donnent l’envie de mieux connaître cet écrivain, que, personnellement, je ne connaissais que de nom)

Je terminerai par cette citation , à laquelle j’adhère totalement : »Nous avons besoin d’une calme révolte citoyenne qui, à la manière du mouvement américain des droits civiques , utiliserait avec intelligence tous les recours légaux, toutes les forces mobilisables pour récupérer les domaines de souveraineté usurpés par la classe politique » Et de citer quelques exigences : limitation du nombres de mandats, défense du secteur public etc..

 

Et pour terminer donnons sa liste des droits auxquels il ne faut jamais renoncer : l’éducation, la santé, la sécurité juridique qui protège l’exercice des libertés et l’initiative individuelle.