Revenir à soi 2

Revenir à soi c’est également pouvoir prendre conscience de ce que l’on appelle la vie quotidienne , cette vie qui se mène jour après jour, la vie de chaque jour, cette vie qui ne s’arrête pas et dont l’arrêt signifie la mort.

Cette vie quotidienne n’a guère préoccupé les philosophes , comme le montre de manière très convaincante Bruce Bégout dans     «  La découverte de la vie quotidienne ». Une des raisons  sans doute, qui  n’apparait pas dans ce livre, est que cette vie quotidienne et  les soucis qu’elle engendre , a été – et est encore souvent – l’occupation des femmes ( les hommes , comme on sait , se réservant les tâches « nobles » : la pensée ( c’est-à-dire l’exercice du logos dont certains ont pu laisser penser que la femme en était dépourvue, la politique, la chasse, la guerre …).

Toute vie est quotidienne, parce qu’il ne peut en être autrement. Il n’y a pas de pause possible pour la vie bio-psychologique. La pause c’est la mort. Cette vie quotidienne, continue, implique que nous avons pu trouver  dans le monde de quoi nous maintenir en vie , de ne manquer de rien  qui ne fut essentiel au vivant que l’on est.

Il suffit d’observer ce qui se passe quand on annonce qu’il y aura  une pénurie de tel ou tel aliment : panique , ruée dans les commerces ..On découvre alors que l’on est dépendant du « monde »  où l’on trouve les aliments nécessaires à la survie ou à la vie .

Et l’on comprend alors que le travail du vivant consiste à aménager le monde pour s’assurer qu’il ne manquera de rien d’essentiel . Il y a donc un processus de quotidianisation ( B.Bégout) qui consiste à organiser notre vie et le monde  pour que nous puissions rester en vie et vivre le mieux possible. Ce que ce processus nous révèle est que  nous nous savons vulnérables , toujours en danger de disparaître , menacés en permanence par le manque de ce qui entretient la vie, lui permet de durer, les aliments. Ce que ce processus nous révèle également est que nous sommes « attachés » à la vie, dans le sens où la vie nous porte à organiser le monde pour demeurer.( peut-être faudrait-il  dire « attachés par la vie »). On reconnaîtra là le conatus de Spinoza, qui n’apparaît jamais mieux que dans les situations où la vie est menacée ( guerre, famine..)

On comprend que les personnes qui ont eu la chance d’être nées là où la vie avait pu être organisée de telle sorte que les lendemains fussent assurés oublient facilement cette vulnérabilité vitale. Mais cette situation heureuse est très loin d’être celle de tous les humains. Parce que nous sommes vivants nous pouvons mourir, et rester vivants c’est se donner les moyens de ne pas mourir .  Ce propos trivial résume  l’histoire de l’humanité ( pour s’en tenir à elle). Elle permet de comprendre les cultures (dans le sens anthropologique) qui assurent le maintien de la vie, qui répondent à ce conatus, ce « vouloir » vivre qui se manifeste dans les vivants.

Quand je me suis livré à ce petit exercice de retour sur ma vie   ,  j’ai d’abord pris conscience que  , 75 ans après ma naissance , j’étais toujours en vie,   et la question qui s’en est suivie est : comment se fait-il que je le sois ? La réponse fut que j’avais trouvé autour de moi et en moi  les conditions de ce maintien dans l’existence. Et d’abord au sens le plus banal du terme : en moi, des organes   fonctionnant correctement et à l’extérieur de moi , dans « mon » monde, où j’ai pu trouver les aliments nécessaires à ma vie. Qu’au fond je n’étais guère responsable de tout cela : ma génétique, la société dans laquelle je vivais , ma famille , etc.. tout cela  avait contribué à mon maintien dans l’existence. Cette situation n’enlève rien aux efforts que j’ai dû faire pour avoir la vie que je désirais mais disons que la Fortune ( le hasard) m’avait beaucoup servi. Mais j’étais né dans un « monde » qui ne m’avait pas fait sentir en permanence ma vulnérabilité  , ma fragilité. Ensuite je me suis rendu compte que les « aliments » qui m’avaient rendu la vie vivable et désirable n’étaient pas que ceux qui avaient pour fonction le maintien du métabolisme. Le « métabolisme » humain  n’est pas que chimique-physique. Pour le dire autrement et pour reprendre la formulation de Raymond Ruyer  («  Les nourritures psychiques », il y a des « nourritures «  biologiques, psychiques et spirituelles. De quoi m’étais-je « nourri » ?

Enfin  j’ai pris conscience que j’étais né, ce qui est un passif. Quel sens avait cette naissance ? Et qu’était cette  vie qui faisait de moi un être vivant ?En quoi consistait au juste ce conatus qui m’avait maintenu jusqu’à cet âge avancé ?

Ce qui m’a conduit à me poser cette question : es-tu content d’être né ? Fut-ce un bien pour toi ?

La seule et vraie question qu’il faut se poser n’est-elle pas celle-là ? N’est-ce pas à l’aune de celle-là qu’il faut mesurer le

reste?