Le vertige de Babel

Cosmopolitisme ou mondialisme

Pascal BRUCKNER

Cosmopolitisme ou mondialisme

Publié dans le numéro de Décembre 1992 de la revue Esprit  ,  cet article est devenu un petit livre aux Editions Arléa , à laquelle je me réfère.

Un texte intéressant en ce qu’il dénonce ce faux cosmopolitisme qui , comme l’appelle l’auteur est  , en réalité un » mondialisme » :

« Conséquence de l’entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché mondial » ( K.Marx), de l’internationalisation de la marchandise et des médias qui met potentiellement chacun en contact avec tous sur n’importe quel point du globe , le mondialisme est bien   le vade-mecum du nouveau nomade planétaire . Il constitue cette sous-culture universelle chargée de remplacer les autres, ce pot-pourri à base de fast-food , d’uniformité vestimentaire , de séries télévisées et de misak qui prétend plier tous les hommes sous le même joug, que ce soit à Los Angeles, Caracas, Bombay ou Lagos ! »

Disneyworld  serait « le summum du mondialisme »(19), et le tourisme  son « image la plus triste ».(20)

Le piège du mondialisme serait cette « manière de nier les différences entre les peuples et les continents », il serait « le vertige de la totalité quand le cosmopolitisme est le goût du pluriel » 21

Et d’ajouter : «  le mondialisme moderne nie les différences entre cultures au nom d’un universel pauvre : celui des loisirs et de la consommation »(23)

Ce cosmopolite-là  est , en fait, cet être  «  détaché , ivre de son apesanteur «   , voyageur,  jouissant des possibilités que lui offre la technologie pour communiquer à travers le monde,  qui pratique le franglaiss  etc    «  un être  singulièrement abstrait qui ne s’expose jamais à l’autre »(26)

Le vrai cosmopolite est à l’opposé de celui-ci .

Il sait que la rencontre avec l’autre  ,le respect de l’autre ne peut se satisfaire de cette superficialité de ce « survol  au-dessus de toutes les cimes du monde, de toutes les mers , de tous les hauts lieux, »   27,  qu’on  devient cosmopolite «  par un acte d’amour et de respect illimité , en acquittant une dette sans fin envers une réalité étrangère…..l’éducation cosmopolite est déchirement à la puissance x , accès très chèrement payé à une liberté supérieure . Transiter d’une civilisation à l’autre est l’équivalent d’une mue , d’une métamorphose qui implique peine et travail, et n’a rien à voir  avec le glissement feutré du jet reliant tous les points de la planète »(31)

Sans ce travail , ces efforts pour connaître l’autre  il n’y a qu’ « une superficialité radicale » qui n’est que « mépris de l’autre »

Contrairement à ce que l’on pourrait penser , aller vers les autres ça n’est pas s’oublier mais  au contraire avoir « une patrie, une mémoire   qu’il faut cultiver   ( même si on les relativise) : je n’accorde l’hospitalité à l’étranger qu’à partir d’un sol où je peux l’accueillir » (43)

Au fond le dialogue implique qu’il ait échange, qu’il y ait quelque chose à échanger . C’est pour cette raison qu’il ne faut pas chercher à s’oublier , à oublier son histoire, sa nation , bref ses appartenances :

« Ignorer  aujourd’hui notre propre histoire est la voie royale  pour ignorer l’histoire des autres peuples » (46)

Ou encore : «  Il n’y a pas à avoir honte de son enracinement qui est facteur d’affranchissement autant que de singularité et tout repli n’est pas frileux , qui peut être aussi synonyme de réflexion , d’affranchissement »( 47)

Pascal Bruckner ne plaide pas pour le nationalisme , ni pour une identité immobile, :

« Une identité est toujours mobile , impure dans un univers  lui-même éclaté entre plusieurs centres  et nulle puissance  fût-elle la plus grande,  n’est un tout ou n’est tout »(52)

Il plaide pour un patriotisme paradoxal  quand il fait allusion à l’Europe , et l’on peut le généraliser à la planète entière :

«  le seul moyen d’éviter  le double piège  de la pestilence cocardière et de la dissolution est peut-être de développer  un patriotisme paradoxal : un patriotisme   qui nous demande de ne pas faire de notre renoncement à notre pays le prix de notre affection envers l’Europe ;  un patriotisme  qui  requiert de chacun de nous et le dévouement  à ce qu’il y a de meilleur dans le passé et la prise en considération des apports étrangers les plus intéressants » (59)

Plaider pour une « appartenance floue »,  une « identité incertaine ». L’identité n’est   pas une « essence immuable », « une clôture », elle est toujours  «  à construire , à refaire » . Et si une culture  ne veut pas « être le tombeau de sa propre grandeur elle «  doit aussi   savoir se délester de son legs  rompre avec les usages et parfois même les profaner pour se renouveler, elle doit receler en elle l’héritage d’une ascendance composite , être une guerre avec elle-même qui permette à une pluralité de traditions   de se heurter  et de dialoguer sans se détruire »( 61)

Au fond il faut être capable de se détacher de soi, de prendre une distance qui permette la critique, pour mieux accueillir l’autre , rendre le dialogue possible.

Je n’ai rien à dire à tous ces propos , qui , pour moi , sonnent juste. Le vrai cosmopolitisme  n’est pas une sorte d’effet mécanique de la mondialisation , de ce marché de la culture  qui   a pour fonction de distraire , d’amuser . Et Pascal Bruckner dénonce justement le tourisme  qui est devenu une véritable industrie   qui ne témoigne nullement de l’attachement à la culture de l’autre  ,d’un désir de la connaître.

Mais ce livre ne fait qu’effleurer le vrai problème , qui ne concerne pas que la culture , dans son sens général , mais la politique. Il néglige le fait que le cosmopolite véritable  est un « citoyen » et qu’en tant que tel , il veut que la cité des peuples soit constituée de citoyens , dont Bruckner rappelle que sa définition  est celle d’Hannah Arendt , qu’il rappelle : le citoyen est celui qui a le droit d’avoir des droits.

C’est précisément ce dont il s’agit dans le cosmopolitisme. Le vrai cosmopolitisme est politique , et l’étranger n’est pas uniquement celui qui a une autre culture, il est aussi et surtout le citoyen ( quand il l’est , d’un autre pays.)

C’est pour cette raison que dans ce texte il n’est pas question des migrants, des apatrides, des sans-papiers etc.., de tous ces gens dont on ne reconnaît pas, ou si peu, qu’ils ont le droit d’avoir des droits. C’est  ce qu’a bien vu E.Tassin , qui , après Kant ,signale que la question aujourd’hui n’est plus celle de l’étranger , celui qui est d’une autre nationalité , et auquel on doit , à certaines conditions , l’hospitalité , mais celle de cet étranger qu’est le migrant , qui n’a plus sa place sur la Terre, quoi va de territoire en territoire, traverse , quand il le peut , les frontières , est rejeté , parfois lynché , bref ces hommes de plus en plus nombreux qui questionnent nos propres appartenances  , nos droits.

Les replis identitaires aujourd’hui, les nationalismes de plus en plus agressifs, rendent de plus en plus difficiles l’émergence d’une citoyenneté mondiale . On voit que certains Etats cherchent par tous les moyens de rendre difficile voire impossible une communication au niveau planétaire , préjudiciable à leur volonté de traiter les populations en mineures, d’exercer une domination totale sur leurs populations . La Chine aujourd’hui en est l’exemple le plus évident  , le plus angoissant . Mais combien d’Etats aujourd’hui , veulent contrôler les médias, chassent les ONG , veulent dominer les consciences  et développent la xénophobie ?

Le cosmopolitisme  aujourd’hui, doit répondre à cette situation.