Etienne de La Boétie 1530-1563 De la servitude volontaire

Etienne de La Boétie a écrit ce texte à l’âge de 16 ans ou 18 ans.

Dans ce texte  il essaie de comprendre  comment il se fait que des hommes par nature libres vivent dans la servitude.:

« Mais , ô bon Dieu ! que peut être cela? comment dirons-nous que cela s’appelle? quel malheur est celui-là? quel vice , ou plutôt quel malheureux vice? Voir un nombre infini de personnes non pas obéir , mais servir; non pas être gouvernés, mais tyrannisés; n’ayant ni biens ni parents, femmes ou enfants, ni leur vie même qui soit à eux! souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautés, non pas d’une armée, non pas d’un camp barbare contre lequel il faudrait défendre son sang et sa vie devant, mais d’un seul; non pas d’un Hercule non d’un Samson, mais d’un seul hommeau ( = petit homme) et le plus souvent le plus lâche et femelin ( =efféminé) de la nation; non pas accoutumé à la poudre des batailles, mais  encore ( = même) à grand peine au sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empêché de de servir vilement à la moindre femmelette ! appellerons-nous ça lâcheté, dirons-nous que ceux qui servent soient couards et recrus, Si deux , si trois , si quatre ne se défendent d’un, cela est étrange , mais toutefois possible,; bien pourra-l’on dire, à bon droit, que c’est faute de coeur. Mais si cent, si mille endurent d’un seul, ne dira-l’on point qu’ils ne veulent pas, non qu’ils n’osent pas se prendre à lui, et que c’est non couardise, mais plutôt mépris ou dédain? si l’on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes, n’assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d’être serf et exclave, comme nt pourrons-nous nommer cela? est-ce lâcheté? Or , il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer: deux peuvent craindre un, et possible dix; amis mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se défendent d’un, cela n’est pas couardise , elle ne va point jusque-là;non plus que la vaillance ne s’étend pas qu’un seul  échelle ( = escalade) une forteresse, qu’ il assaille une armée, qu’il conquête un royaume; Donc quel monstre de vice est ceci qui ne mérite pas encore le titre de couardise , qui ne trouve point de nom assez vilain, que la nature désavoue avoir fait et la langue refuse de nommer? »

La situation est absurde, incompréhensible .  Une véritable énigme ! Car comment se fait-il que des milliers , des millions d’individus vivent sous la domination d’un tyran , sans force et méprisable ? « Lâcheté » , « couardise »,ces mots sont incapables d’expliquer une telle situation.

Et pour bien montrer à quel point cette situation est incompréhensible , La Boétie imagine la situation suivante : d’un côté 50000 hommes , libres et combattant pour leur liberté, de l’autre  50000 hommes combattant pour leur ôter cette liberté : qui emportera la bataille ? Ceux qui combattent pour garder leur liberté  ( comme les Grecs face aux Perses), car la liberté est un bien qu’on ne veut pas perdre .

La liberté définit notre nature d’homme  ( « seul , né, de vrai, pour vivre franchement » soit , en français actuel : « seul, né , en vérité, pour vivre librement ») .

Alors pourquoi donc des peuples connaissent-ils la servitude ?

Parce que s’est « enracinée » une « opiniâtre volonté de servir » répond La Boétie .

La servitude est volontaire. Il suffirait que les hommes refusent de servir pour que le tyran perde tout son pouvoir :

« Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres ».

Mais , se dira-t-on, La Boétie est-il conscient que bien souvent le tyran dispose de la force pour satisfaire ses désirs les plus immoraux ?

Oui : « Mais certes tous les hommes , tant qu’ils ont quelque chose d’homme, devant(=avant) qu’ils se laissent assujétir, il faut l’un des deux , qu’ils soient contraints ou déçus : contraints par des armes étrangères, comme Sparte ou Athènes par les forces d’Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d’Athènes était devant  venue entre les mains de Pisistrate. Par tromperie perdent-ils souvent la liberté , et , en ce , ils ne sont pas si souvent séduits par autrui comme ils sont trompés par eux-mêmes.. ».

Mais même s’ils vivent sous la contrainte , encore ne s’agit-il pas de demander aux hommes  de se battre . La Boétie ne pousse pas à la sédition, il n’est pas un révolutionnaire, il ne pousse pas à opposer la force à la force, la violence à la violence.

Du tyran , « vous pouvez vous en délivrer , si vous l’essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus , et vous voilà libres ; je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base , de son poids même fondre en bas et se rompre ».

Mais et la mort qui pourrait en résulter , se dit-on?

La réponse -indirecte- se trouve dans  deux passages . L’un où , pour montrer que la liberté nous est naturelle , et que la servitude ne peut que nous faire tort, il parle des animaux qui, tous , sont prêts à endurer la mort même , ou , à défaut de grandes souffrances pour vivre selon leur nature. L’autre où il décrit la situation des peuples et nations qui vivent dans la servitude. L’image qu’il en donne est telle qu’il ne fait aucun doute qu’un homme qui est un homme , préfèrera la mort à cette vie , à moins d’accepter d’avoir perdu sa liberté , c’est-à-dire sa dignité :

« Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez emporter devant le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels! vous vivez de sorte que vous ne pouvez vanter que rien soit à vous; et semblerait que meshui ( = maintenant) ce vous serait grand heur ( =bonheur) de tenir ferme à vos biens, vos familles et vos vies, et tout ce dégât, ce malheur , cette ruine , vous vient, non pas des ennemis, mais certes oui bien de l’ennemi, et de celui que vous faites si grand qu’il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes; Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a  le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes , sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire; d’où a-t-il pris tant d’yeux , dont il vous épie, si vous ne les lui baillez? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper , s’il ne les prend de vous. les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il , s’ils ne sont des vôtres? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous? Comment oserait-il courir sus, s’in n’avait intelligence acec vous? Que vous pourrait-il faire , si vous n’étiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue et traîtres à vous-mêmes? Vous semez vos fruits , afin qu’il en fasse les dégâts; vous meublez et remplissez vos maisons, afin de fournir à ses pilleries; vous nourrissez vos filles, afin qu’il ait de quoi soûler sa luxure; vous nourrissez vos enfants , afin que , pour le mieux qu’il leur saurait faire , il les mène en guerres , qu’il les conduise à la boucherie , qu’il les fasse les ministre de ses convoitises, et les exécuteurs de ses vengeances; vous rompez à la peine vos personnes , afin qu’il puisse mignarder en sesd délices et se vautrer dans les sales et vilains plaisirs; vous vous affaiblissez , afin de lre rendre plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride; et de tant d’indignités , que les bêtes mêmes ou ne les sentiraient point , ou ne l’endureraient point , vous pouvez vous en délivrer , si vous l’essayez , non pas de vous en délivrer , mais seulement de le vouloir faire »

Il y a peu d’excuses donc à cette servitude, si ce n’est que les hommes ne veulent pas la liberté qui est leur nature, qu’ils ne veulent pas être hommes, qu’ils n’ont pas compris qu’il leur fallait défendre leur liberté.

« Mais , à la vérité , c’est bien pour néant de débattre si la liberté est naturelle, puisqu’on ne peut tenir aucun en servitude sans lui faire tort, et qu’il n’y a rien si contraire au monde à la nature , étant tout raisonnable , que l’injure. Reste donc la liberté être naturelle , et par même moyen, à mon avis, que nous ne sommes nés seulement en possession de notre franchise, ainsi aussi affectation de la défendre » .

Notre devoir est de défendre notre liberté.

Nous sommes nés libres  et il nous appartient de défendre notre liberté .

Et la défendre contre ce qui nous conduit à la servitude.

Une des causes est que les hommes  « prennent pour naturel l’état de leur naissance » La coutume est la première cause de notre servitude. « .. les hommes sont tels que la nourriture les fait »

« Mais certes la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a  en aucun endroit si grande vertu qu’en ceci, de nous enseigner à servir et, comme l’on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison , pour nous apprendre à avaler et ne trouver point amer le venin  de la servitude. L’on ne peut pas nier que la nature  n’ait en nous bonne part , pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nés; mais si faut-il le confesser qu’elle a en nous moins de pouvoir que la coutume; pour que le naturel , pour bon qu’il soit , se perd s’il n’est entretenu ; et la nourriture nous fait toujours de sa façon, comment que ce soit, maugré ( = malgré ) la nature »

………………………………………

« Disons donc ainsi, qu’à l’homme toutes choses lui sont naturelles , à quoi il se nourrit et s’accoutume ; mais cela seulement lui est naïf ( = inné), à quoi la nature simple et non altérée l’appelle : ainsi la première raison de la servitude volontaire c’est la coutume »

La deuxième raison est que dans la servitude  les  hommes deviennent , lâches , « ont le cœur bas et mol et incapables de toutes choses grandes ». Ils s’accoutument à leur état de servitude .

Ce que les tyrans savent bien et dont ils tirent profit.

Les tyrans  n’aiment pas que les hommes « aient la tête bien faite », « polie par l’étude et le savoir » .C’est que « les livres et la doctrine donnent plus que toute autre chose , aux hommes  le sens et l’entendement de se reconnaître et d’haïr la tyrannie ». Ils entretiennent donc la sottise du peuple, l’amusent par les jeux , le spectacle . Ils flattent la crédulité du peuple. Mais le  « ressort et secret de la domination, le soutien et fondement de la tyrannie » c’est d’asservir les sujets les uns par les autres, et de les faire dépendre de lui pour leurs biens,  leur vies, leurs plaisirs.

La tyrannie  rend impossible l’amitié entre les hommes :

« C’est cela que certainement le tyran n’est jamais aimé ni n’aime. L’amitié , c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s’entretient non tant par bienfaits que la bonne vie . ce qui rend un ami assuré de l’autre , c’est la connaissance qu’il a  de son intégrité : les répondants qu’il en a , c’est son bon naturel, la foi et la constance ; il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice ; et entre les méchants, quand ils s’assemblent , c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entraiment pas, mais ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices »

En résumé ce que dit La Boétie c’est que nous créons nos tyrans. La servitude volontaire est en fait une défaillance de notre capacité à défendre notre liberté, c’est-à-dire notre dignité , ce par quoi l’homme est homme .

Le propos reste aussi valable aujourd’hui qu’il ne l’était à  l’époque de La Boétie ou dans les époques antérieures.

La Boétie n’invoque ni Dieu ni Diable. Les hommes ont une nature .  Faut-il dire qu’ils la perdent ? Faut-il parler d’une dénaturation ? Et comment sortir de ou éviter cette dénaturation ?

On ne peut éviter de penser à Sartre  qui affirme que l’homme est liberté , traite ceux qui refusent  de reconnaître leur liberté de « salauds » , jugement moral qui n’est pas sans faire penser au mépris dans lequel La Boétie tient le « gros populas » .

Le texte de La Boétie témoigne d’un véritable étonnement devant la réalité  politique qu’il constate. Réalité politique qui est , même en démocratie , toujours la nôtre .  D’où  l’actualité de ce texte .