En 1979 Hans Jonas publie « Le principe responsabilité ».
Ce livre se proposait de répondre à une inquiétude pour l’avenir de l’humanité-non seulement « pour sa survie physique mais pour l’intégrité de son essence » (pg. 16) suscitée par les pouvoirs grandissants de la technique en fondant l’éthique sur un nouveau principe , le principe responsabilité.
Depuis 1979 la technologie et l’économie capitaliste associées n’ont cessé de transformer le monde, c’est-à-dire, pour être plus précis, d’exploiter la Terre et de dégrader les conditions d’existence , non seulement des êtres humains mais de tous les vivants, mettant en danger l’habitabilité de la Terre .Le texte de Baptiste MORIZOT et de Laurent NEYRET publié chez Gallimard Collection Tracts en avril 2026, intitulé « Liberté , dignité , habitabilité » répond , comme le livre d’H.JONAS, à une urgence semblable et manifeste cette responsabilité dont H.Jonas, dit qu’elle est « la sollicitude , reconnue comme un devoir , d’un autre être , qui, lorsque sa vulnérabilité est menacée, devient un « se faire’ du souci » ( pg 421/422)
Ce véritable plaidoyer pour les vivants ( la vie) de B.MORIZOT et L.NEYRET trouve sa raison d’être dans une situation que nous connaissons tous très bien , le réchauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité , la dégradation en chaîne des sols, des eux et des corps ( pg.3) et de « l’incapacité du droit à protéger ce qui doit être protégé » ( pg 4) Inscrire le principe habitabilité dans le droit est la réponse à cette situation.
Ce plaidoyer déroule donc une argumentation qui doit
-d’une part expliquer ce qui est en jeu , c’est-à-dire l’habitabilité de la Terre et redéfinir l’humanisme qui en découle.
-d’autre part démontrer que l’inscription dans le droit est une nécessité et n’est en aucun cas inefficace et inutile.
1- Qu’est-ce que l’habitabilité ?
« D’un point de vue conceptuel , l’habitabilité est la propriété d’un milieu vivant , celui d’être habitable »,(pg.34) et un milieu habitable est un milieu vivant .C’est cette idée que les auteurs s‘appliquent à expliquer , parce qu’elle constitue un des impensés , le premier, de notre conception de l’habitat , Nous vivons avec « une conception désanimée » de l’habitabilité :il suffit que les conditions physico-chimiques soient là pour que la vie se développe. Cette conception , sans être fausse , est insuffisante : « .. c’est le vivant lui-même qui produit et maintient activement les conditions de son existence ».pg.28
« Dans la vision désanimée , perdre des espèces c’est, au pire, perdre des ressources ou du patrimoine-dommageable mais non catastrophique.Dans la vision réanimée , perdre des espèces , c’est perdre des producteurs d’habitabilité. Détruire ce qu’on appelle la biodiversité , présentée comme une abstraction comptable, c’est en fait détruire les artisans qui construisent et entretiennent la maison commune- même si pendant un temps , les murs tiennent encore debout »pg.28
Le deuxième impensé c’est l’idée que le vivant est constitué d’espèces à protéger et à préserver.
Or «l’habitabilité n’est pas produite par des entités isolées mais par des interactions » .pg.29
« L’habitabilité est toujours relationnelle : elle est produite entre les formes de vie, dans l’espace de leurs interdépendances » pg.29
Le troisiéme impensé est que l’on pense toujours « habitabilité pour les humains ». Or l’habitabilité est « l’habitabilité pour la vie-donc pour les humains, qui sont une manifestation de la vie. Et elle est toujours produite par la vie » pg.30
Le quatrième impensé est qu’on tend à réduire l’habitabilité pour la vie au minimum nécessaire pour ne pas disparaître, bref pour « durer » .
Or vivre n’est pas seulement durer, c’est-à-dire survivre .Vivre c’est « se déployer , explorer ses possibles , se transformer – et « demeurer une origine » , c’est-à-dire rester capable de créer du nouveau .C’est la différence entre survivre et vivre, entre durer et prospérer, entre vivoter et habiter » p30. C’est que la vie est « puissance d’affirmation ».
Alors qu’est-ce que l’habitabilité ?
« .. c’est la capacité de la vie à produire et à maintenir , par son activité indépendante, les conditions dans lesquelles la vie peut se déployer ».pg.26 et cette habitabilité « est toujours produite par la vie ».pg.30
Il résulte de cette conception de l’habitabilité qu’il nous faut revoir notre conception de l’humain , repenser notre humanisme : « le basculement scientifique et philosophique du XXI ème siècle consiste à reconnaître que dans la définition même de l’humanité sont incluses ses interdépendances fondatrices avec le reste du vivant « pg.40
« .. l’humanité n’est une île : elle est un archipel de relations » pg.40. On ne peut pas penser les êtres vivants indépendamment des liens qui les font être . Il faut donc un « humanisme relationnel », un « humanisme des interdépendances ». Seul cet humanisme garantira l’existence de la dignité humaine :
« La dignité repose sur l’habitabilité comme une cathédrale repose sur ses fondations » g.p41
2- Inscrire l’habitabilité dans le droit..
L’habitabilité ainsi comprise doit devenir une « valeur protégée » . Qu’est-ce qu’une « valeur protégée » en droit ?
« .. c’est la méta-norme qui permet de lire tout le système , la référence supérieure qui donne une cohérence , une résistance , une intelligibilité – ce point fixe au regard duquel une société accepte de contraindre ses propres puissances » pg.5
Le droit de l’environnement existe ( traités , chartes, codes , principes etc..) mais ce qui lui manque c’est « une valeur cardinale clairement identifiée , située au plus haut de la hiérarchie des normes, capable de dire en une phrase ce qui mérite protection fondamentale »pg.6. Il y a dans le droit de l’environnement un « trou dans la fondation ». Le combler , c’est faire de l’habitabilité une valeur protégée, une valeur cardinale.
Contre tous ceux ou toutes celles qui répètent que le droit n’a jamais empêché les crimes de toute nature de continuer de se commettre les auteurs défendent l’importance du droit .
Le droit n’est pas « flatus vocis », il n’est pas seulement un empilement de règles , il protège des valeurs : la liberté, la dignité etc..Mais avant tout , en les nommant , il les fait exister. Nommer – ce qui est bien , ce qui est mal-n’est pas un acte anodin , sans conséquence . Le nom fait exister la chose : invisible elle devient visible .Dès lors , cette valeur devient « une boussole morale collective », « elle rend certaines justifications impossibles »,elle a la capacité à « « rendre la vue », à réorganiser le droit , à déplacer les seuils de l’acceptable, à limiter les abus et les atteintes »pg.15 Nommer c’est aussi faire que le futur sera diffrérent :
« Nommer n’est pas décrire :nommer…c’est armer le futur contre ses propres tentations ».Certes une valeur protégée ne supprime pas le mal , mais « elle supprime la tranquillité du mal »pg.16 Elle permet au droit de dire au nom de quoi on va interdire , punir.
Une fois nommée, reconnue, sacralisée, cette valeur va faire évoluer le droit, car « le droit n’est pas un système statique, mais un processus créatif en perpétuelle transformation » pg.49 Les auteurs insistent sur cette lente transformation du droit , à tous les niveaux.
Il n’est donc pas inutile de nommer, de sacraliser le principe au nom duquel on va pouvoir défendre la vie contre ce que les auteurs appellent notre « puissance d’atteinte », c’est-à-dire notre capacité de détruire l’habitabilité, qui n’est pas une chose mais une condition d’existence.
Il y a donc une capacité du droit à changer la réalité du monde,capacité que les auteurs suggèrent d’accroître en empruntant « trois voies juridiques supérieures » :
-la constitutionnalisation :en consacrant la valeur constitutionnelle du Principe habitabilité pour renforcer le devoir de tous de préserver les conditions de la vie et poser un rempart contre les tentatives de régression environnementale .
-la criminalisation : qualifier les atteintes aux conditions essentielles de la vie de crimes contre l’habitabilité , pour mieux sanctionner la violation des obligations de préservation du vivant »
-l’internationalisation : régénérer le droit international à la source de l’habitabilité.
Les auteurs plaident pour une « fondamentalisation du droit », c’est-à-dire « une diffusion de l’habitabilité dans la diversité des traditions juridiques , des échelles de droit- locale, nationale, internationale- des branches du droit » pg.53
En épilogue , les auteurs soulignent les insuffisances de la Declaration des droits de l’homme , qui dit « les hommes naissent et demeurent.. » sans dire où , dans quel lieu , à quel endroit. Elle efface le monde.
« Le droit moderne a fondé l’humain mais il a laissé hors champ le monde où l’humain demeure. Il a affirmé la dignité, la liberté, l’égalité – mais il n’a jamais pris la peine de rappeler la condition terrestre de toute vie humaine »pg.61
Il faut donc reformuler la première phrase :
« Tous les êtres humains naissent et demeurent sur une terre rendue habitable par la vie , libres et égaux en dignité et en droits »
